‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 269 sur 302 · Alexandre et Chateaubriand · texte numérisé non relu

Alexandre et Chateaubriand

M. de Montmorency ayant quitté Vérone ^ Alexandre nous envoya chercher : nous ne nous fûmes pas plus tôt vus face à face un quart d'heure, que nous nous plûmes. Nous nous associons trop familièrement, nous le savons, à ce puissant de la terre, mais c'est une sorte de familiarité d'âmes : les âmes sont égales entre elles ; cela n'ôte rien au respect. L'empereur éprouva la surprise que nous avons remarquée souvent sur le visage des personnes qui nous avaient seulement connu sur un portrait de fantaisie. Préoccupé de la guerre d'Espagne, n'y voyant d'obstacle dangereux que la jalousie britannique, nous nous efforçâmes de gagner un peu Alexandre afin de l'opposer aux malignités du cabinet de Londres.

Dans nos diverses conversations, nous lui parlâmes de tout, et il écouta tout sans se souvenir de ce qu'il était. Nous lui témoignâmes notre opposition aux traités de Vienne ; il ne pensa pas devoir s'expli-

' 0 L'espi'il égaré par l'amour. »

* Mathieu de Monlmorency s'était rendu au Gonprès de Vérone en qualité de ministre des .A.lTaires étrangères. M de Villèie, mécontent de son attitude et de la promesse d'intervention en Espogne qu'il avait paru faire aux puissances, venait de le faire rappeler par le roi.

quer, il se contenta de nous répondre : « Vous vous trouviez mieux du traité de Paris ^ »

A propos de la Polo^e, nous osâmes lui en représenter le démembrement comme la conséquence d'une des plus grandes lâchetés de l'ancienne France. Nous lui dimes que l'iniquité de ce démembrement pèserait à jamais sur la Russie, la Prusse et l'Autriche, et qu'Alexandre achèverait de se rendre immortel en le réparant ^. Le czar eut la patience de nous entendre, lorsque nous ajoutâmes qu'un petit pays très mal gouverné et pour lequel Rousseau avait en vain fabriqué un projet de constitution, n'avait pu être un danger pour les États voisins ; que les Polonais seraient toujours tentés de se révolter, non par un esprit révolutionnaire, mais parce qu'il est dans la nature humaine qu'une nation veuille conserver son nom et refuse de perdre son indépendance.

Nous n'oubliâmes pas notre chère Athènes ; nous avons plaidé longtemps sa cause en public et à la Chambre des pairs, et quand le czar mourut, nous ne craignîmes pas de nous adresser à Nicolas et à Constantin.

Il se passait dans Alexandre des conflits de nature et de position : né pour être à la tête du progrès de la société, il souffrait d'être obligé de repousser les Grecs , ses coreligionnaires , et de désavouer des peuples dont il était le protecteur. Mais, en aimant

* Le traité de Paris du 30 mai 1814 ramenait la France aux limites de 1792; le second traité de Paris, qui suivit le Congrès de Vienne lui enleva : Philippeville, Marienbourg, le duché de Bouillon, Sarrelouis, plusieurs communes du pays de Gex et la Savoie.

2 Alexandre s'était montré assez généreux pour la Pologne : en 1815, il lui avait accordé une Charte constilulionnelle. Mais depuis 1818, il s'effrayait de l'opposition que ses agents rencontraient dans le pays; et sa bonne volonté pour la Pologne s'en trouvait diminuée.

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les iibertés, il avait cru que l'Europe demandait sa protection contre des principes destructeurs ; il était d'autant plus frappé de la puissance de ces principes qu'ils venaient de soulever Naples, le Piémont, l'Espagne', et que dans son armée se manifestaient des symptômes de la fièvre de France.

Ainsi, ce prince, après avoir donné une constitution aux Polonais, en suspendit le mouvement; après nous avoir lait octroyer la charte, il en vit avec anxiété les développements ; après avoir désiré l'indépendance de la Grèce, il désapprouva l'insurrection de 1820* : il n'aperçut dans la révolution des Hellènes qu'un ordre émané du comité directeur de Paris. Aux congrès de Troppau, de Laybach, de Vérone, il s'imagina défendre la civilisation contre l'anarchie, comme il l'avait sauvée du despotisme de Napoléon.

Nous touchâmes la réunion de l'Église grecque et latine : Alexandre y inclinait ; mais il ne se croyait pas assez fort pour la tenter; il désirait faire le voyage à Rome, et il restait à la frontière de l'Italie : plus timide que César, il ne franchit pas le torrent sacré, à cause des interprétations qu'on n'eût pas manqué de donner à son voyage. Ces combats intérieurs ne se passaient pas sans syndérèse^ : dans les idées religieuses dont était dominé l'autocrate, il ne savait s'il n'obéissait point à la volonté cachée de

• C'est en 1821 que Naples et le Piémont avaient été troublés de mouveinenls lévolulionnaires : l'Espagne, qui depuis I8t2 n'avait point retrouvé le calme, avait vu, en 1822, la lutte recommencer enUe les partisans des Certes et les défenseurs de la royauté absolue.

» « Ah 1 le brave garçon! » s'était-il écrié, en apprenant quTpsilanli avait passé le Pruth avec quelques volontaires. Mais M. de Metlernich lui représenta que « soutenir les rebelles, ce serait déchaîner Teoprit révolutionnaire en Europe ». Il ne fit rien pour inlervenir.

3 Sijndcrèse, remords de conscience.

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Dieu, 011 s'il ne cédait point à quelque suggestion inférieure qui faisait de lui un renégat et un sacrilège. {Congrès de Vérone, XXXII).

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