‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 270 sur 302 · Louis XVin et Chateaubriand · texte numérisé non relu

Louis XVin et Chateaubriand

Louis XVIII nous détestait, il avait à notre endroit de \^ jalousie littéraire. S'il n'eût été roi, il aurait été membre de l'Académie, et il était féru en l'espèce de l'antipathie des classiques contre les romantiques. Sa Majesté nous connaissait peu : nous lui cédions très volontiers la palme ; nous ne disputons rien à personne, pas même à un poète porte-sceptre ; nous ne sachons pas un homme de lettres derrière lequel nous ne soyons très sincèrement et très humblement disposé à nous éclipser.

Cependant nous parvînmes à plaire au roi plus qu'on n'aurait pu le penser, et de manière à faire peur de notre crédit à nos collègues. Sa Majesté s'endormait souventau conseil, et elle avait raison ; si elle ne dormait pas, elle racontait des histoires, fille avait un talent de mime admirable : cela n'amusait pas M. de Villèle, qui voulait faire des affaires. M. de Corbière mettait sur la table ses coudes, sa boite à tabac et son mouchoir bleu ; les autres ministres écoutaient silencieusement. Nous, nous ne pouvions nous empêcher de nous divertir des récits de Sa Majesté ; le roi était visiblement charmé. Quand il s'aperçut de son succès, avant de commencer une histoire, il y cherchait une excuse, et disait avec sa petite voix claire: « Je vais faire rire M. de Chateaubriand » ; et en etTet, nous étions dans cette occasion courtisan si naturel, que nous riions comme si nous en avions reçu l'ordre.

{Guerre d'Espagne, XXXVI.)

l'oeuvre UlSTOniQUE ET CRITIQUE (il'.i

Page 1