Louis XVIII et la frontière du Rhin
Un jour, étant allé porter au roi une dépêche, nous le trouvâmes seul, assis devant sa petite table, dans le tiroir de laquelle il s'empressa de cacher les lettres ou les notes qu'il écrivai t toujours à l'aide d'une grosse loupe. Il était de bonne humeur, et il nous parla sur le champ de littérature.
« Croiriez-vous, nous dit Sa Majesté, jque j'ai été des années sans connaître la cantate de Circé ; M. d'Avaray m'en fit honte : je l'ai apprise par cœur, n Et soudain le roi déclama tout du long la cantate.
Il passa au cantique d'Ézéchias ; quand il vint à cette strophe :
Comme un tigre impitoyable, etc.,
nous prîmes la liberté de lui demander s'il connaissait la correction de Rousseau :
Comme un lion plein de rage, etc.
Le roi parut surpris, et nous fit répéter la leçon changée. La poésie lyrique le conduisit à la poésie familière, aux ponts-neufs, aux vaudevilles ; il chantonna Ze Sabot perdu. Nous osâmes alterner quelques rimes :
On peut parler plus bas, Mon aimable bergère.
Le roi était le cardinal de Richelieu; nous, nous étions Conrart ou Maleville ' aidant Armand à fagoter ce beau vers :
La cane s'humectait de la bourbe de l'eau.
* Ce n'est ni Richelieu, ni Conrart, ni Maleville qui sont respoa-
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Voyant Sa Majesté si gracieuse, nous lui présentâmes la dépêche sur notre chapeau, et nous glissâmes en même temps, à propos de nos succès, la frontière du Rhin, sous la protection de Babet. Le roi allongea les lèvres, poussa un petit soufïïe, leva un doigt de sa main droite à la hauteur de son œil, nous regarda, nous fit un signe amical de tête pour nous inviter à nous retirer et comme pour nous dire : « Nous nous reverrons. »
Tout chemin mène à Rome.
{Guen'e d'Espagne, LU.)