‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 272 sur 302 · Chateaubriand ministre · texte numérisé non relu

Chateaubriand ministre

LES COULISSES d'uN MINISTÈRE

Dans l'intérieur de notre ministère, nous songions à remanier les consulats. Nous reçûmes d'un de nos employés un gros paquet de notes sur le personnel des Affaires étrangères; nous l'avons encore; il est intact; nous ne l'avons jamais lu, nous ne le lirons jamais. M. d'Hauterive, croyant que nous étions contre la septennalité', nous remit un mémoire dans le sens de notre opinion supposée ; nous lui dîmes que nous étions pour la septennalité : il nous apporta dans la journée un autre travail en faveur de la septennalité : cela nous amusait.

sables de ce vers; c'est Colletet, dans une pièce sur le bassin des Tuileries. Richelieu l'admirait si fort qu'il fit don au poète de cinquante pistoles. Un mot seul le chagrinait : il aurait remplacé humecter par barboter. Colletet résista.

' M. de Villèle, désireux de s'assurer à la Chambre la presque unanmiilé, avait résolu de dissoudre la Chambre actuelle et d'en faire élire une nouvelle qui ne devait être renouvelée qu'an bout de Bept ans. La loi fut votée, la Chambre dissoute : dans celle qui fut élue, le parti libéral ne comptait que dix-neuf voix.

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Quant aux fonds secrets, nous exigions des quittances. Tous nos comptes furent remis au roi et approuvés par lui, comme l'atteste la lettre de M. de Villéle. Des cartes délecteur ayant été remises aux personnes de nos bureaux, nous leur défendîmes de se rendre à leurs collèges si elles ne payaient le cens, sous peine d'être renvoyées. Quanta celles qui avaient les conditions requises et qui nous prièrent de leur désigner un candidat, nous leur dîmes de voter selon leur conscience.

Le cabinet uoir nétait pas encore aboli; misérable invention de raucienne monarchie, adoptée depuis par toutes les autres puissances, par le Directoire et par Buonaparte On nous envoyait ce qui regardait notre département : nous n'y vîmes que quelques dépêches du corps diplomatique ; nous les aurions deviuées sans les avoir lues.

Une lettre dun fat de Vienne nous tomba par hasard entre les mains , il écrivait à Paris à une femme malheureuse : on avait pris cela pour des affaires étrangères.

Nous n'avions point d'audiences à heure rixe , entrait qui voulait; la porte était toujours ouverte.

Parmi les besoigneux d'argent et d'intrigues de toutes les sortes s'avançaient en procession vers la rue des Capucines de mystérieux butors , person • nages vêtus d'un habit brun boutonné, ressemblant à de sérieux et intelligents bahuts remplis de papiers secrets. Venaient des mouchards en enfance, à chevrons de la République, de l'Empire et de la Restauration : oubliant ce qu'ils devaient taire, ils disaient de chacun des choses étranges ; puis se présentèrent des marchands de songes : nous n'en achetâmes pas, nous en avions à revendre. Des messieurs remirent entre uos mains de gros mémoires chargés de notes et de uu Iules explicatives et corroboratives. Se produisirent

des dames utiles, qui faisaient de Tamour avec des romans, comme on faisait jadis des romans avec l'amour. Ceux-ci nous demandaient des places, ceuxlà des secours : tous se dénonçaient les uns aux autres; tous se seraient pris aux cheveux, n'était que ces espèces de morts de tous les régimes étaient chauves. Il y en avait de bien sales ; il y en avait de Dien singuliers ; ils se tenaient à quatre pour n'être pas bêtes, mais ils ne pouvaient s'en empêcher. Un vénérable prélat voulut bien nous consulter : homme de mœurs sévères et de religion sincère, il luttait pourtant en vain contre une nature parcimonieuse ; il ne se servait la nuit dans sa chambre que de la lune, et sil avait eu le malheur de perdre son âme, il ne l'aurait pas rachetée.

De nobles galants à coiffure du temps de l'ordre de Malte nous contaient leurs amours d'antan entre parenthèses politiques ; d'autres moins ardents, avaient les vertus des qualités qui leur manquaient. Des gens recommandés d'avance comme nantis de pensées fortes et de sentiments religieux nous honoraient de conseils: ils auraient été méchants s'ils n'eussent été couards : on voyait qu'ils avaient envie de vous déchirer, mais ils retiraient leurs griffes dans leur peau comme dans une gaîne...

On nous annonça un homme de banque : sans façon et sans précaution oratoire, il nous déclara qu'il appartenait à des maisons respectables^ que s'il était possible de lui communiquer des dépêches télégraphiques, mon Excellence pourrait profiter des succès, sans nuire le moins du monde aux fonds publics. Nous regardâmes cet homme avec ébahissement, puis nous le priâmes de sortir par la porte, si mieux n'aimait sortir par la fenêtre. Il ne se déferra point; il nous regarda à son tour comme il eût regardé un Osage. Nous sonnâmes : l'homme imperturbable s'en retourna

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avec son obligeant million. Ignare et stupide que nous étions ! A.urait-on su notre bonne aubaine?

La fortune chassée revint, mais cette fois dans sa forme et ses habits de femme : c'était une personne encore mineure, qui, ne pouvant voyager sans l'autorisation de ses parents, nous priait de lui accorder un passeport des affaires étrangères pour Genève, sans qu'elle eût recours à la police. Elle avait aussi quelque chose à nous dire de particulier sur nos intérêts, si nous voulions lui faire la grâce de l'entendre, quoiqu'elle convint en rougissant que sa démarche nous pourrait paraître extraordinaire. Elle jeta de côté le voile parfumé de son chapeau avec une main blanche, jeune et légère, dépouillée de son gant et débarrassée d'une rose. Nous la remerciâmes de la confiance qu'elle voulait bien nous témoigner; nous lui dîmes que, ne nous connaissant aucun intérêt, nous lui épargnerions l'ennui de notre curiosité; que, du reste, on ne serait pas assez mal appris à la police pour lui refuser un passeport, et que ses parents ne seraient pas assez inhumains pour l'empêcher d'aller voir les Alpes. Nous félicitâmes celui qui aurait le bonheur d'être son compagnon de voyage. En disant cela, nous reconduisîmes très poliment la fortune jusqu'à sa porte. La Prénestine n'était ni aveugle, ni chauve; mais on la reconnaissait au.\ ailes qu'elles avait conservées à ses pieds agiles, dea mobilis, telle que nous l'avions vue dans les airs à Venise'. Peu rassuré par notre victoire, nous mimes le verrou en dedans : saint Bernard dit qu'il faut avoir une frayeur salutaire de ces vierges qui portent des trésors dans un vase d'argile.

Après cela apparut un homme d'une contenance

« Voy. plu-; haut, p. M'a, Mémoires d'OiUre-Tombe, III' partie, II, 7 : Les Gondoliers de Venise.

embarrassée, tournant son chapeau dans ses mains et le brossant avec son coude ; pourtant rien n'était moins embarrassé que cet homme de ressource, d'esprit et d'imagination en emprunts : nous lavions déjà vu à Vérone '. 11 nous expliqua ses plans d'une manière un peu longue; ils n'étaient pas très clairs, niais ils étaient ingénieux : si la lumière n y pénétrait partout, les obscurités, laissées ça et là, étaient peut-être des obscurités savantes dont se dégagerait l'inconnue. Du reste, le changeur d'effets et de royaumes ne manquait pas d élégance ; s'il en faut croire un proverbe d'Espagne, lorsque dans la jeunesse on a rencontré la beauté, elle vous laisse de quoi vous défendre du temps : la disgrâce des années tardives a moins de prise sur vous.

{Gue7Te d'Espagne, LV.)

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