Lettre diplomatique
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE SERRli '
Paris, le 18 juillet 1823.
Je vous dois une réponse depuis longtemps. Monsieur le comte ; j'espère que vous aurez bien voulu m'excuser en songeant à tous les embarras dans les quels j'ai été plongé.
Vous m'avez vu à Vérone ; je suis revenu en France, blessé au fond du cœur de notre nullité en Europe;
1 Allusion probable à Ouvrard, celui-là même qui était venu à Vérone « avec des plan- pour renverser les Cortès, au nom de la régence d'Uryel, sans avoir besoin d'aucune puissance », ou à quelque autre du même genre, « banquier à imagination ».
■2 Le comte de Serre était depuis 1821 ambassadeur du roi à Naples ; de ces nouvelles fonctions il s'acquittait ovecTintelligence et l'esprit politique dont il avait déjà fait preuve à la Chambre et au ministère.
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i'ai trouvé d'un autre côté en arrivant, dans le parti révolutionnaire, un espoir mal dissimulé de corrompre notre armée, des conspirations prêtes à éclater, et tous ces maux ayant leur foyer à Madrid. Appelé inopinément au ministère par la retraite de M. de Montmorency, j'ai pris mon parti sur-le-champ. L'occasion se présentait d'en finir une fois pour toutes, de savoir si les Bourbons avaient ou non une armée, de terminer la restauration et de nous replacer à notre rang militaire en Europe. Si nous avions le bonheur de réussir dans cette grande entreprise, nous abattions deux révolutions d'un seul coup, car il était clair que les cortès démagogiques de Portugal' tomberaient avec les cortès conventionnelles d'Espagne. Les conséquences de ces événements seraient incalculables pour la France ' nous pouvions périr, mais il valait mieux périr en redevenant la première puissance du continent que rester dans l'état de trouble au dedans, et de faiblesse au dehors, où nous étions réduits. L'événement a été heureux, et je ne demande à Dieu que de vivre jusqu'à la reddition de Cadix, pour mourir plein de joie du haut rang de gloire et de prospérité où j'aurai placé ma patrie.
Les obstacles ont été grands, l'Angleterre a été bien menaçante, l'Autriche bien jalouse et bien envieuse. Ne sachant plus comment entraver notre marche, elle avait suscité le roi de Naples pour réclamer la régence d'Espagne, c'est-à-dire pour remettre l'Espagne sous l'influence anglaise, à travers l'autorité du prince de
1 Le 24 août 1820, une insurrection libérale avait éclaté à Porto; une constitution avait été décrétée, une assemblée de Cortès réunie, et, du Brésil où il était réfugié depuis 1807, Jean VI était revenu pour accepter cette révolution. Le 27 mai 1823. la reine et 8on fils dom Miguel se révoltaient contre la constitution, forçaient les Cortès à se dissoudre et de Jean VI faUaient malgré lui un roi absolu.
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Metternich'. L'Autriche disait qu'elle ne reconnaîtrait point la régence d'Espagne si dabord les droits du roi des Deux-Siciles' n'étaient reconnus; après bien des conférences et des écrits, la prétention du roi de Naples a été repoussée ou du moins ajournée. Ma lettre officielle vous donne aujourd'hui quelques détails sur cette affaire.
Nous ferons tout ce que nous pourrons pour que notre invasion de l'Espagne ne produise pas dans ce malheureux royaume ce que l'invasion autrichienne a produit à Naples; comme nous ne comptons rien garder ni rien demander, loin de ruiner le pays, nous l'aurons enrichi, et c'est déjà une grande chose. Quant aux institutions, nous ne nous en mêlerons point, empêchant seulement le roi de retomber dans les fautes et de commettre ces actes stupides de tyrannie qui l'ont perdu.
Notre métier, monsieur le comte, est un peu contraire à la franchise. Ne laissons rien percer de ce que nous savons des dispositions de la cour de Vienne pour nous. Il est d'ailleurs juste de dire qu'elle doit craindre plus qu'une autre notre résurrection militaire; elle en est inquiète pour l'Italie; elle n'a pu s'empêcher de manifester son dépit lorsqu'elle a vu le prince de Carignan- servir et se distinguer dans les rangs de nos soldats. Elle avait cru que nous ne pourrions pas faire la guerre seuls, que nous serions ou battus ou forcés d'ouvrir aux alliés le passage de la
* M. de .Metternich avait feint d'accepter de bon gré l'intervention de la France en Espagne. Mais s'il était, en sa qualité d" « implacable ennemi du libéralisme », fort soucieux de rétablir Ferdinand VII dans la plénitude de son pouvoir, il redoutait le réveil en France de l'esprit militaire et il était peu désireux de nous procurer des triomphes faciles.
2 Le prince de Carignan était neveu du roi Charles-Félix. IL devait, en 1831, succéder comme roi de Sardaigne à son oncle.
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Franco. Elle acte trompée surfonslespoints, etelle ade l'humeur; c'est fort naturel. La Russie, au contraire, n'est pas jalouse de nos succès, et quoiqu'elle affecte toujours une grande déférence pour le prince de Metternich', on voit que celui-ci a perdu à Pétersbourg depuis notre guerre d Espagne ; ce sont des germes qui se développeront un jour. L'Angleterre a joué un triste rôle : elle a été à la fois injurieuse et faible, mais comme cette puissance a des forces à part et d'admirables institutions, elle reprendrait toute sa puissance si, au lieu de s'opposer par de petits moyens à la délivrance du roi d'Espagne, elle se joignait à nous pour mettre ce prince en liberté, et terminer de concert avec nous la grande affaire des colonies espagnoles*.
{Guerre d'Espagne, LVL)