‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 274 sur 302 · M. DE CHATEAUBRIAND AU GÉNÉRAL GUILLEMINOX · texte numérisé non relu

M. DE CHATEAUBRIAND AU GÉNÉRAL GUILLEMINOX

Paris, ce 5 septembre 1823.

Je ne puis, général, m'empêcher de vous écrire encore dans ce moment décisif. Quand vous recevrez cette lettre, vous serez sans doute maîtres du Troca-

1 C'est la révolte du régiment de Séménowski, de la garde impériale, qui avait détaché le czar du libéralisme. « Vous avez raison, dit-il alors à M. de Metternicli, je vois que c'est une maladie de l'esprit humain ; il faut y porter remède. »

' A la date de 1823, la plupart des colonies espagnoles de l'Amérique ont échappé à la domination de la métropole. Jlaisde graves intérêts sont en jeu et la diplomatie européenne est occupée à régler les que^^tions en litige.

^ Le général Guilleminot avait tracé d'avance le plan de la campagne; il avait auprès du duc d'Angoulême les fonctions et le titre de chef d'état-major.

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dero; vous serez prêts à attaquer Cadix ou l'île de Léon S ou les deux ensemble, selon le jugement de l'illustre prince* qui commande l'arméo. Vous savez, général, que telle a été dans le commencement de la guerre mon opinion ; et je dois vous répéter les raisons sur lesquelles je l'appuie.

J'ai consulté ici une foule de militaires français et étrangers, les uns ayant servi sous le maréchal Victor, au blocus de Cadix, les autres, contre ce maréchal, au même blocus : ainsi les premiers connaissaient bien les moyens d'attaque, et les autres les moyens de défense. Tous s'accordent à dire qu'à l'époque du premier blocus l'île de Léon était défendue par une armée de vingt-cinq à trente mille hommes anglais, portugais et espagnols; qu'elle était garnie d'une artillerie formidable apportée de Gibraltar; qu'une flotte de trente vaisseaux de ligne et d'innombrables chaloupes canonnières en défendaient l'approche par mer, et que malgré tout cela les Français étaient au moment de réussir, en passant la nuit sur des bateaux du fort Matagorda au fortPontalès, lorsque Buonaparte rappela les deux tiers des troupes pour marcher contre le duc de Wellington^.

Aujourd'hui la position est inverse. L'île de Léon et le Trocadero ne sont défendus que par sept à huit mille hommes de mauvaises troupes, que nous avons battues partout, dans la proportion de dix à un; qui,

t Cadix se trouve placée sur l'Atlantique, à l'extrémité N.-O. de l'île de Léon ; elle est commandée par le fort du Trocadero.

2 Le duc d'Angoulême, fils de Charles X. Il était d'esprit étroit, pauvre de conception et faible de jugement. 11 n'avait même paa l'aisance aimable et le don de repartie qui charmait en son père. De lui plusieurs mots malheureux sont restés.

3 Cadix s'était refusée, en 1808, à reconnaître Joseph Bonaparte Du 6 février 1810 au 25 août 1812, les Français l'assiégèrent sang succès.

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de plus, sont démoralisées par la capitulation de Morillo et de Ballesteros^ et divisées en deux parties, les miliciens et les troupes de ligne ; de plus encore, ies Anglais disent qu'ils ont retiré et emporté la plus grande partie de l'artillerie qui garnissait les différents forts, et qu'excepté quelques points, les redoutes intérieures et la plupart des ouvrages sont presque sans défense ; on doit en croire les Anglais, car ils ne nous souhaitent pas de succès.

Enfin, la mer est pour nous; les cinquante chaloupes canonnières espagnoles, qui vous ont gêné beaucoup pour la prise du Trocadero, se trouveront hors d'état de vous nuire par la prise de cette redoute : quoi qu'en disent quelques officiers de marine, nos vaisseaux peuvent très bien vous protéger de leur feu, pour opérer une descente quand vous serez maîtres du Trocadero et de Matagorda. Ils auront sans doute à essuyer le feu des ouvrages de l'ennemi sur la rive opposée; mais ce qu'il y a de certain, c'est que les vaisseaux anglais venaient tous les jours attaquer le Matagorda, lorsque les Français, dans la première invasion, étaient maîtres de ce fort, et que les vaisseaux français, aujourd'hui, pourront canonner le Pontalès lorsque vous occuperez le Matagorda,

On assure donc qu'il est possible d'opérer une descente au Pontalès lorsque vous aurez fait taire le feu de ce fort, de s'y loger, et de séparer ainsi Cadix de l'île de Léon. Je suppose que cette opération serait combinée avec une autre descente, vraie ou fausse, sur le rivage méridional de l'île, et le bombardement de Cadix, même par vos bombardes, en quelque petit nombre qu'elles puissent être. Je vous dirai, général,

< Morillo et Ballesteros, deux des meilleurs géaérau.x de l'arméd libérale, venaient de capituler, le premier en Galice, le second à Grenade.

que j'ai la conviction intime que vous trouverez beaucoup moins de résistance que vous ne vous l'imaginez. Jamais les Espagnols ne vous ont résisté un moment quand vous avez pu les joindre, et vous verrez les troupes de ligne probablement se réunir à vous en partie dans l'ile de Léon aussitôt que vous aurez mis le pied sur le rivage.

Il est inutile que je vous dise que l'occupation d'un point important dans l'ile de Léon entraîne la chute de Cadix, quand même cette ville n'ouvrirait pas ses portes et que vous ne voulussiez pas l'écraser par un bombardement opéré du bout de la chaussée, audessus du Pontalês; il est évident qu'elle tombe alors en peu de temps par famine. Le blocus formé par terre dans l'ile de Léon suppléerait à l'incertitude du blocus de mer, et vous sentiriez moins l'insuffisance de votre marine.

Mais à propos de ces vaisseaux, je veux vous dire un mot sur l'équinoxe. Il semble, à tout ce qu'on dit de l'équinoxe, que ce soit un terme fatal, une époque fixe et inévitable, où il n'y a plus à espérer que des malheurs. Les Anglais ont bloqué pendant trois ans la baie de Cadix, hiver et été, sans jamais perdre la terre de vue. Ordinairement, on a un coup de vent à essuyervers les premiers jours d'octobre, après lequel le temps devient très beau jusqu'au commencement de décembre. Décembre et janvier sont assez orageux, mais février est ordinairement admirable, et les vents de mars ne durent qu'une huitaine de jours. J'ai navigué dans ces mers et ce n'est pas à moi qu'il faut venir faire des contes terribles de l'équinoxe.

[Guerre d'Espagne, LVI-1

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