Chateaubriand et M. de Villèle
M. de Villèle a déclaré qu'on ne pouvait gouverner ni avec nous ni sans nous. Avec nous c'était une erreur ; sans nous, à l'heure où M. de Villèle disait cela, il disait vrai, car les opinions les plus diverses nous composaient une majorité.
M. le président du conseil ne nous a jamais connu. Nous lui étions sincèrement attaché ; nous l'avions fait entrer dans son premier ministère; nous avions donné notre démission de plénipotentiaire à Berlin lorsque M. de Villèle sétait retiré. On lui a persuadé qu'à sa seconde rentrée dans les affaires nous désirions la place qu'il occupait; nous n'avions point ce désir. -Nous ne sommes point de la race intrépide, sourde à la voix du dévouement et de la raison. La vérité est que nous n'avons aucune ambition ; c'est précisément la passion qui nous manque, parce que nous en avons une autre, dominatrice. Lorsque nous priions M. de Villèle de porter au roi quelque dépêche importante, pour nous éviter la peine daller au château, afin de nous laisser le loisir de visiter une cha pelle gothique dans la rue Saint-Julien-le-Vieux, il aurait été bien rassuré contre notre ambition : eût-L mieux jugé de notre candeur puérile, ou de la hauteur de nos dédains.
Ri^n ne nous agréait dans la vie positive, hormis peut-être le ministère des affaires étrangères; nous n'étions pas insensible à l'idée que la patrie nous devrait dans l'intérieur de la liberté, à l'extérieur l'indépendance. Loin de chercher à renverser M. de Villèle, nous venions de dire récemment au roi : a Sire, M. de Villèle est un président plein de lu-
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mières; Votre Majesté doit éternellement le garder à la tête de ses conseils. »
M. de Villèle ne le remarqua pas : notre esprit pouvait tendre à la domination, mais il était dominé par notre caractère ; nous trouvions plaisir dans notre obéissance, parce qu'elle nous débarrassait de notre volonté Notre défaut capital est l'ennui, le dégoût de tout et le doute perpétuel. S'il se fût rencontré un prince qui, nous comprenant, nous eût retenu de force au travail, il avait peut-être quelque parti à tirer de nous : mais le ciel fait rarement naître ensemble l'homme qui veut et l'homme qui peut. En fin de compte, est-il aujourd'hui une chose pour laquelle on voulût se donner la peine de sortir de son lit? On s'endort au bruit des royaumes tombés pendant la nuit, et que l'on balaye chaque matin devant nos portes.
Après notre renvoi, n'eussions-nous pas mieux fait de nous taire?
Nous en ferons loyalement l'aveu, l'excès du ressentiment ne nous justifie pas selon la règle et le mot vénérable de vertu ; mais notre vie entière nous sert d'excuse * ...
Notre longue persévérance dans les mêmes sentiments méritait peut-être quelques égards. Sensible à l'affront, il nous était impossible de mettre aussi entièrement de côté ce que nous pouvions valoir, d'oublier tout à fait que nous étions le restaurateur de la religion et l'auteur du Génie du Christianisme. Notre agitation croissait nécessairement encore à la pensée qu'une mesquine querelle faisait manquer à notre patrie une occasion de grandeur qu'elle ne retrouverait plus. Si l'on avait dit : « Vos plans seront suivis ;
1 C'est ici la réponse au reproche qui bien des fois avait été adressé à Chateaubriand, d'avoir ébranlé par ses attaques et presque ruiné le régime nouveau.
l'œuvre HISTORlgUE ET CRITIQUE 627
on exécutera sans vous ce que vous aviez- entrepris, » nous eussions tout oublié pour la France. Malheureusement nous avions la croyance qu'on n'adopterait pas nos idées ; l'événement l'a prouvé*.
Nous étions dans l'erreur peut-être, mais nous étions persuadé que M. le comte de Villèle ne comprenait pas la société qu'il conduisait ; nous sommes convaincu que les solides qualités de cet habile ministre étaient adéquates du temps actuel ^ ; il était venu trop tôt sous la Restauration. Les opérations de linances, les associations commerciales, le mouvement industriel, les canaux, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, les grandes routes, une société matérielle qui n'a de passion que pour la paix, qui ne rêve que le confort de la vie, qui ne veut faire de l'avenir qu'un perpétuel aujourd'hui, dans cet ordre de choses, M. de Villèle eût été roi. M. de Villèle a voulu un temps qui ne pouvait être à lui, et par honneur il ne veut pas d'un temps qui lui appartient. Sous la Restauration, toutes les facultés de l'âme étaient vivantes ; tous les partis rêvaient de réalités ou de chimères; tous, avançant ou reculant, se heurtaient en tumulte ; personne ne prétendait rester où il était ; la légitimité constitutionnelle ne paraissait à aucun esprit émule dernier mot de la République ou de la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des armées
' Peut-être Chateaubriand avait-il été surpris des dures conditions des traité- de Paris et de Vienne. A coup sûr. il en avait soufTert dans son patriotisme. Et il rêva toujours de rendre à son pays le haut rang qu'il avait perdu.
^ Ces lignes sont de 1838. Or, M. de Villèle, au jugement de Chateaubriand, était surtout un ministre d'afTaires. 11 eût donc été à sa place en un temps qui vit se développer presque à l'excès la grandeur industrielle, la richesse de la France. Il était le ministre né de la politique du « juste milieu », l'homme du programme qui disait aux Français privés du droit de vote: « Enrichissez-vous ».
OU des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement ; il voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol, l'attacher en bas ; nous doutons qu'il en eût la force. Nous voulions, nous, occuper les Français à la gloire ; essayer de les mener à la réalité par des songes : c'est ce qu'ils aiment.
Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement, nous sommes sujet à faillir ; nous n'avons pas la lycf-fAfijJxinévangélique. Si un homme nous donnait un soufflet, nous ne tendrions pas l'autre joue : cet homme, s'il était sujet, nous aurions sa vie ou il aurait la nôtre ; s'il était roi...
{Guerre d'Espagne, LXXXI.)