Réflexions générales sur la liberté
La liberté n'existe point exclusivement dans la république, où les publicistes des deux derniers siècles Tavaient reléguée d'après les publicistes anciens. Les trois divisions du gouvernement, monarchie, aristocratie, démocratie, sont des puérilités de l'école, en ce qui implique la jouissance de la liberté : la liberté
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se peut trouver dans une de ces formes, comme ell<^ en peut être exclue. Il n'y a qu'une constitution réelle pour tout l'État : liberté, n'importe le mode.
La liberté est de droit naturel et non de droit politique, ainsi quon l'a dit fort mal à propos : chaque homme l'a reçue en naissant sous le nom dindépendance individuelle. Conséquemment, et par dérivation de ces principes, cette liberté existe en portions égales dans les trois formes de gouvernement. Aucun prince, aucune assemblée ne saurait vous donner ce qui ne lui appartient pas, ni vous ravir ce qui est à vous.
D'où il suit encore que la souveraineté n'est ni dp droit divin ni de droit populaire : la souveraineté est l'ordre établi par la force, c'est-à-dire par le pouvoir admis dans l'État'. Le roi est le souverain dans la monarchie, le corps aristocratique dans l'aristocratie, le peuple dans la démocratie. Ces pouvoirs sont inhabiles à communiquer la souveraineté à quelque chose qui n'est pas eux : il n'y a ni roi, ni aristocrate, ni peuple à détrôner.
Ces bases posées, l'historien n"a plus à se passionner pour la forme monarchique ou pour la forme républicaine : dégagé de tout système politique, il n'a ni haine ni amour ou pour les peuples ou pour les rois ; il les juge selon les siècles où ils ont vécu, n'appliquant de force à leurs mœurs aucune théorie, ne leur prêtant pas des idées qu'ils n'avaient et ne pouvaient avoir lorsqu'ils étaient tous et ensemble dans un égal état d'enfance, de simplicité et d'ignorance.
La liberté est un principe qui ne se perd jamais; s'il se perdait, la société politique serait dissoute : mais la liberté, bien commun, est souvent usurpée. A
• La définition peut paraître singulière, et elle a, en eflèt, Pair d'une tautologie. Au fond, l'idée est celle-ci : il n'y a pas de souverainetés de droit, il n'y a que des souverainetés de fait.
Rome elle fut d'abord possédée par les rois ; le« patriciens en héritèrent ; des patriciens elle descendit aux plébéiens; quand elle quitta ceux-ci, elle s'enrôla dans l'armée; lorsque les légions, corrompues et battues, l'abandonnèrent, elle se réfugia dans les tribunaux et jusque dans le palais du prince, parmi les eunuques; de là elle passa au clergé chrétien.
Les révolutions n'ont qu'un motif et qu'un but : la jouissance de la liberté, ou pour un individu, ou pour quelques individus, ou pour tous.
Quand la liberté est conquise au profit d'un homme, elle devient le despotisme, lequel est la servitude de tous et la liberté d'un seul; quand elle est conquise pour plusieurs, elle devient l'aristocratie; quand elle est conquise pour tous, elle devient la démocratie, qui est l'oppression de tous par tous, car alors il y a confusion du pouvoir et de la liberté, du gouvernant et du gouverné ' .
Chez les anciens, la liberté était une religion : elle avait ses autels et ses sacrifices. Brutus lui immola ses fils ; Codrus lui sacrifia sa vie et son sceptre : elle était austère, rude, intolérante, capable des plus grandes vertus, comme toutes les fortes croyances, comme la foi.
Chez les modernes, la liberté est la raison ; elle est sans enthousiasme : on la veut parce qu'elle convient à tous, aux rois, dont elle assure la couronne en réglant le pouvoir, aux peuples, qui n'ont plus besoin de se précipiter dans les révolutions pour trouver ce qu'ils possèdent.
{Études historiques, I, 1.)
• Plus ingénieuse que solide cette théorie des formes de gouvernement. Mieux vaut la théorie banale qui distingue trois gouvernements possibles : celui d'un seul, celui de plusieurs, celui de tous.
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