‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 28 sur 302 · DE F.-R. DE CIIATEAIBRIAND XLV · texte numérisé non relu

DE F.-R. DE CIIATEAIBRIAND XLV

Vin

Telle fut la carrière politique de Chateaubriand : brillante, on ne peut nier qu'elle luit été, protitable au pays et surtout à la cause monarchique, il est permis d'en douter. C'avait été la coquetterie de Chateaubriand de prouver que les gens de lettres, uussi bien que les hommes spéciaux sont capables de diriger les affaires publiques : il n'a prouvé qu'une chose : c'est que pour être un politique, l'éloquence ne suffit pas, non plus que le don de vue ou mtme l'intelligence pratique, qualités nécessaires, non plus que le désintéressement et l'amour du pays, vertus premières de l'homme d'État. Il faut à ce métier d'autres mérites : santr-froid, unité de conduite, don de commander à ses humeurs ou à ses rancunes.

Certes, il ne manquait pas de sens pratique, il prévoyait juste et de loin '. Mais en rien, il ne savait s'oublier et échapper à lui-même. « Il voit parfois loin, ce poète », disait-on de lui devant Talleyrand. « Oui, répondit le diplomate, quand il ne se met pas lui-même devant lui. » Certes, il a été honnête jusqu'au scrupule, désintéressé jusqu'à en oublier d'être ambitieux. Indifférent aux bénéfices sensibles, aux petites jouissances vaniteuses que donne l'exercice du pouvoir, s'il a rêvé quelque chose, c'est d'être grand et utile dans ce moment de la Restauration, de réconcilier la royauté et la nation, le pouvoir et la liberté, de rendre à la France, avec les sympathies de l'Europe, le haut degré de puissance auquel elle avait droit. Patriote, il l'a été, mais d'un patriotisme qui peut nous surprendre, sans la haine de l'ennemi, et même,

' A signaler, pour ceux qui aiment les rapprochements curieux, un projet bien avant la lettre d'alliance franco-russe [Mém. d'O. T., t. V, p. 12 et ?q.) : « Il y a sympathie entre la Russie et la France... En temps de paix, que le cabinet de; Tuileries reste 1 allié du cabinet de Sainl-Péierrbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps de guerre, l'union des deux cabinets dictera des loi-: au monde. » (Mémoire à M. le comte de la Ferronnays^ p. 27;.

JIVI NOTICE ?UH LA VIK tT L (JfcL v ht,

tant sa haine de V « étranger ><, Bonaparte, éta.t piuionde, avec l'cimour de rennemi. Cnn'.ir.-:; M'""' de Staël, il avait été du côté de TEurope revend. [Liciut son indépendance. il avait réclamé pour la France ijui ne la réclamait pas encore, la liberté politique. Mais les événements le déçurent : les traités de Vienne qui rious ramenèrent en deçà des frontières de 1792, la politique royale, sitôt que le roi reprit possession de lui, plus déliante des excès de ses fanatiques que de la froideur des tièdes ou de ropposition des irréconciliables. De ces déceptions ni son patriotisme, ni son loyalisme ne s'accommodèrent jamais. Il resta patriote; mais sans grande confiance dans les destinées de son pays. Il demeura royaliste, mais plus par point d'honneur que par foi véritable : il le fut sans attachement aux personnes, sans illusion sur la valeur et l'avenir du principe monarchique; or, qu'est-ce qu'un royaliste qui ne croit point à la légitimité, qui pense tout bas, s'il ne le dit pas encore tout haut, que ce n'est pas la république mais la monarchie qui est impossible en France 1

Il était trop indépendant pour savoir garder le silence ou ne dire que ce qu'il faut dire, il avait trop l'amour de la lutte pour plier sa conduite aux exigences de la situation, à l'intérêt même de son parti. Surtout, il fut trop personnel : son tort fut d'apporter dans la mêlée toutes les violences, toute l'àpret- de son tempérament, et pour satisfaire ses rancunes, d'ébranler jusqu'au régime quil avait lui-même relevé.

Encore, dans le De Buonaparte et des Bourbons, la fureur s'excusait presque. Dans les ouvrages qui suivirent (Réflexions politiques, décembre 1814, de la Monarchie sehm la Charte, août 1816), Tintolérance de son royalisme, l'ardeur de sa passion ne peuvent guère se comprendre : il s'y montre l'ennemi de toute transaction, de tout accommodement avec les modérés, il n'admet ni que les révolutionnaires se rallient, ni que le ministère s'applique à réconcilier les partis, il veut la France aux purs royalistes. Et il oubl-ie que la France n'est point royaliste, ou que si elle est, comme toujours, toute prête à se donner à qui saura la prendre, il ne faut ni faire le jeu des ennemis de la monarchie, ni décourager les bonnes volontés. Il ne voit pas

Page 1