‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 282 sur 302 · Les Mœurs au Moyen Age · texte numérisé non relu

Les Mœurs au Moyen Age

Chercher à dérouler avec méthode le tableau des mœurs de ce temps serait à la fois tenter l'impossible et mentir à la confusion de ces mœurs. Il faut jeter pêle-mêle toutes ces scènes telles qu'elles se succédaient sans ordre ou s'enchevêtraient dans une commune action, dans un même moment : il n'y avai* d'unité que dans le mouvement général qui entraînai* la société vers un perfectionnement éloigné, par la loi naturelle de l'existence humaine.

D'un côté la chevalerie, de l'autre le soulèvement des masses rustiques; tous les dérèglements de la vio dans le clergé et toute l'ardeur de la foi.

On courait au bout du monde, et l'on osait à peine dans le nord de la France, hasarder un voyage d'un monastère à un autre, tant la route de quelques lieue;* paraissait longue et périlleuse ! Des Gyrovagues, ou moines errants (pendants des chevaliers errants) cheminant à pied ou chevauchant sur une petite mule prêchaient contre tous les scandales ; ils se faisaient brûler vifs par les papes, auxquels ils reprochaient

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jeurs désuidres, et noyer par les princes, dont ils attaquaient la tyrannie. Des gentilshommes s'embusquaient sur les chemins et dévalisaient les passants, tandis que d'autres gentilsboivimes devenaient en Espagne, en Grèce, en Dalmatie, seigneurs des immortelles cités dont ils ignoraientl'histoire. Cours d'amour où Ton raisonnait d'après toutes les règles du scottisme*, et dont des chanoines étaient membres ; troubadours et ménestrels vaguant de château en château, déchirant les hommes dans les satires, louant les dames dans les ballades ; bourgeois divisés en corps de métiers, célébrant des solennités patronales où les saints du paradis étaient mêlés aux divinités de la fable; représentations théâtrales; fêtes des fous ou des cornards-; messes sacrilèges; soupes grasses mangées sur l'autel; Vite missa répondu par trois braiements d'âne; barons et chevaliers s'engageant dans des repas mystérieux à porter la guerre dans un pays, faisant vœu sur un paon ou sur un héron d'accomplir des laits d'armes pour leurs mies ; Juifs massacrés et se massacrant entre eux, conspirant avec les lépreux pour empoisonner les puits et les fontaines; tribunaux de toutes les sortes, condamnant, en vertu de toutes les espèces de lois, à toutes les sortes de supplices, des accusés de toutes les catégories, depuis l'hérésiarque, écorché et brûlé vif, jusqu'aux adultères, attachés nus l'un à l'autre et promenés au milieu du peuple ; le juge prévaricateur substituant à

' C'est une legenae aujourd'hui ruinée que la légende des Cours a'amour; ce qui l'avaii accréditée, c'est le sens que l'on prêtait au mot Cort. Or cort signifie non pas seulement cour, mais arrêt. Il est vrai que les plus grandes dames onl reçu les hommages des poètes et ont été proclamées par eux juges de leurs débats sur l'amour : il est faux qu'elles se soient réunies en véritables iribunaux galants.

- Les Cornards formaient à Rouen et à Evreux une confrérie Louffonne assez semblable à celle des Fuvs et des Sols.

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rhoniicide riche condamné un prisonnier innocent; des hommes de loi commençant cette magistrature qui rappela, au milieu d'un peuple léger et frivole, la gravité du sénat romain; pour dernière confusion, pour dernier contraste, la vieille société, civilisée à la manière des anciens, se perpétuant dans les abbayes; les étudiants des universités faisant renaître les disputes philosophiques de la Grèce; le tumulte des écoles dWthènes et d'Alexandrie se mêlant au bruit des tournois, des carrousels et des pas d'armes. Placez enfin, au-dessus et en dehors de cette société si agitée un autre principe de mouvement, un tombeau objet de toutes les tendresses, de tous les regrets, de toutes les espérances, qui attirait sans cesse au delà des mers les rois et les sujets, les vaillants et les coupables ; les premiers pour chercher des ennemis, des royaumes, des aventures ; les seconds pour accomplir des vœux, expier des crimes, apaiser des remords. Tels furent ces siècles d'imagination et de force, qui marchaient avec tout cet attirail au milieu des événements historiques les plus variés, au milieu des hérésies, des schismes, des guerres féodales, civiles et étrangères; ces siècles doublement favorables au génie, ou par la solitude des cloîtres quand on la recherchait, ou par le monde le plus étrange et le plus divers quand on le préférait à la solitude. Pas un seul point de la France où il ne se passât quelque fait nouveau; car chaque seigneurie laïque ou ecclésiastique était un petit État qui gravitait dans son orbite et avait ses phases . à dix lieues de distance les coutumes ne se ressemblaient plus. Cet ordre de choses, extrêmement nuisible à la civilisation générale, imprimait à l'esprit particulier un mouvement extraordinaire : aussi toutes les grandes découvertes appartiennonlelles à ces siècles. Jamais l'individu n'a lant vécu : le roi rêvait l'agrandissement de son empire ; le sei-

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gneur, la conquête du :îef de son voisin; le bourgeois l'augmentation de ses privilèges; le marchand, de nouvelles routes à son commerce. On ne connaissait le fond de rien; on n'avait rien épuisé; on avait foi en tout; on était à l'entrée et comme au bord de toutes les espérances, de même qu'un voyageur sur une montagne attend le lever du jour dont il aperçoit l'aurore. On fouillait le passé ainsi que l'avenir; on découvrait avec la même joie un vieux manuscrit et un nouveau monde ; on marchait à grands pas vers des destinées ignorées, mais dont on avait l'instinct, comme on a toute sa vie devant soi dans la jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare, leur virilité pleine de passion et d'énergie; et ils ont laissé leur riche héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein fécond.

[Analyse raisonnée de l'histoire de France.)

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