Le Protestantisme et la Liberté politique
On a dit que le protestantisme avait été favorable à la liberté politique et avait émancipé les nations. Les faits parlent-ils comme les personnes?
Il est certain qu'à sa naissance la réformation fut républicaine, mais dans le sens aristocratique, parce que SCS premiers disciples furent des gentilshommes Les calvinistes rêvèrent pour la France une espèce de gouvernement à principautés fédérales, qui l'auraient fait ressembler à l'empire germanique : chose étrange ! on aurait vu renaître la féodalité par le protestantisme. Les nobles se précipitèrent par instinct dans ce culte nouveau et à travers lequel s'exhalait jusqu'à eux une sorte de réminiscence de leur pouvoir évanoui. Mais celte première ferveur passée, les peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté politique.
Jetez les yeux sur le nord de l'Europe, dans les pays où la réformation est née, où elle s'est maintenue : vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Suède, la Prusse, la Saxe, sont restées '^ous la monarchie absolue ; le Danemark est devenu un despotisme légal*. Le protestantisme échoua dans les pays républicains ; il ne put envahir Gênes , et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église secrète qui mourut : les arts et le beau soleil du Midi lui étaient mortels. En Suisse, il ne réussit que dans les cantons aristocratiques, analogues à sa nature, et encore avec une effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Ury et Underwald, berceau de la liberté helvétique, le repoussèrent. En Angleterre il n'a point été le véhicule de la constitution, formée bien avant le xvi« siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avait déjà jugé et déposé des rois, les trois pouvoirs étaient distincts; l'impôt et l'armée ne se levaient que du consentement des lords et des communes ; la monarchie représentative était trouvée et marchait ; le temps, la civilisation, leL lumières croissantes, y auraient ajouté les ressorts qui lui manquaient encore, tout aussi bien sous l'influence du culte catholique quejsous l'empire du culte protestant. Le peuple anglais fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères, que jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil que le parlement de Henri VIII : ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'Église anglicane avait force de loi. L'Andeterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Êlisa-
1 La remarque est juste. En Allemagne, dans les royaumes du Nord, en Angleterre, en France même, la Réforme a trouvé des alliés puissants, qu'attirait vers elle Tiatérêt politique ou le désii de s'emparer des biens ecclésiastiques.
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beth que sous celui de Marie ? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : là où il a trouvé une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées ; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l'Europe, il s'en est accommodé, et les a même rendus plus absolus.
Si les colonies anglaises ont formé la république plébéienne des États-Unis, elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme ; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées; elles se sont révoltées contre l'oppression de la mère patrie, protestante comme elle. Le Maryland, État catholique et très peuplé, fit cause commune avec les autres États, et aujourd'hui la plupart des États de l'ouest sont catholiques ; les progrès de cette communion dans ce pays de liberté passent toute croyance, parce qu'elle s'y est rajeunie dans son élément naturel populaire, tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin, auprès de celte grande république des colonies anglaises protestantes viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques ; certes celles-ci pour arriver à l'indépendance ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo-américaines, nourries au gouvernement représentatif avant d'avoir rompu le faible lien qui les attachait au sein maternel.
Une seule république s'estformée en Europe à l'aide du protestantisme, la république de la Hollande; mais il faut remarquer que la Hollande appartenait à ces communes industrielles des Pays-Bas qui pendant plus de quatre siècles luttèrent pour secouer le joug de leurs princes, et s'administrèrent en forme de républiques municipales, toutes zélées catholiques qu'elles étaient. Philippe II et les princes de la maison
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d'Autriche ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d'indépendance ; et ce sont des prêtres catholiques qui viennent aujourd'hui même de la rendre à l'état républicaine
Il faut conclure de létroite investigation des faits que le protestantisme n'a point affranchi les peuples : il a apporté aux hommes la liberté philosophique, non la liberté politique - : or la première liberté n'a conquis nulle part la seconde, si ce n'est en France, vraie patrie de la catholicité. Comment arrive-t-il que l'Allemagne, très pratique de sa nature et déjà armée du protestantisme, n'ait pas fait un pas vers la liberté philosophique dans le xvm^ siècle . tandis que la France, très peu philosophique de tempérament et sous le joug du catholicisme, a gagné dans le même siècle toutes ses libertés?
{Analyse raisonnée de l'histoire de France).
^ Dans les deux cas , rattachement à la religion nationale a iervi à l'indépendance du pays. Si les Belges se sont séparés de la Hollande, c'e=t qu'ils n'appartenaient pas à la même race et ne parlaient pas la même langue, c'est aussi qu'ils étaient catholiques tandis que les Hollandais étaient protestants.
2 Quoi qu'il en soit, le principe de la liberté d'examen, qu'apportait le protestantisme, était fécond. La Réforme a eu des suites qu'elle ne pouvait prévoir, qu'elle eût peut-être reniées. Mais elle les a eues : et l'esprit républicain est proche parent de l'espril calviniste. De l'idée de liberté il en a été comme de l'idée de tolérance. C'est la Réforme, dont les premiers chefs n'étaient guère plus libéraux que tolérants, qui l'a jetée dans le monde. Et d'elle-même l'idée a germé et grandi.
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