‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 292 sur 302 · État matériel du théâtre en Angleterre au XV!"^ siècle · texte numérisé non relu

État matériel du théâtre en Angleterre au XV!"^ siècle

Du temps de Shakespeare de jeunes garçons remplissaient encore les rôles de femmes, les acteurs ne sa dislinguaienl des spectateurs que par les plumes dont ils ornaient leurs chapeaux et les nœuds de rubans qu'ils portaient sur leurs souliers : point de musique dans les entr'actes. Les pièces se jouaient souvent dans la cour des auberges : les fenêtres donnant sur cette cour servaient de loges. Lorsqu'on représentait une tragédie à Londres, la salle était tendue de noir, comme la nef d'une église pour un enterrement.

Quant au.\ moyens d'illusion, Shakespeare les rappelle, en s'en moquant, dans le Songe d'une nuit d'été: un homme enduit de plâtre figurait la muraille interposée entre Pyrame et Thisbé, et l'écartement des doigts de cet homme, la crevasse formée dans cette muraille. Un comparse avec une lanterne, un buisson et un chien, signifiaient le clair de la lune. La scène, sans changer, était supposée tantôt un jardin rempli de fleurs, tantôt un rocher contre lequel se brisait un vaisseau, tantôt un champ de bataille où quatre matamores dési,i:naient deux armées. Pour attirail dramatique, dans l'inventaire d'une troupe de comédiens, on trouve un dragon, une roue pour le siège de Londres, un grand cheval avec ses jambes, des membres de Maures, quatre têtes de Turcs, une bouche de fer, chargée apparemment de prononcer les accents les plus doux elles plus sublimes du poète. On avait aussi de fausses peaux à l'usage des personnages qu'on écopohait vifs sur la scène, comme le juge prévaricateur dans Cambijse : un pareil spectacle ferait aujourd'hui courir tout Paris.

l'œuvre eistorioue et critique G63

A l'époque de Shakespeare les gentlemen se tenaient sur le théâtre, ayant pour si^ge les planches mêmes, ou un tabouret dont ils payaient le prix. Le parterre, debout et pressé, roulait dans un trou noir et poudreux : c'étaient deux camps hostiles en présence. Le parterre accueillait les gentlemen avec des huées, leur jetait de la boue et leur crachait au nez en criant : « A bas les sots! » Les gentlemen ripostaient par les épithètes de s/mÂ:ar(/s* et d'animaux. Les s//«A-a?'(is mangeaient des pommes et buvaient de la bière ; les gentlemen jouaient aux cartes et fumaient le labac, nouvellement introduit. Le bel air était de déchirer les caries, comme si l'on avait fait quelque grande perte, d'en jeter avec colère les débris sur l'avant-scène, de rire, déparier haut, de tourner le dos aux acteurs ^ Ainsi furent accueillies et respectées, à leur apparition, les tragédii's du grand maitre : John Bull lançait des trognons de pomme à la divinité dont il encense aujourd'hui les images. L'insulte de la fortune fit de Shakespeare et de Molière deux comédiens, afin de donner, pour quelques oboles, au dernier des misérables le droit d'outrager à la fois des chefs-d'œuvres et deux grands hommes.

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