Le génie de Shakespeare
Au jugement de Samuel Johnson ^, et c'est en général l'opinion des Anglais, Shakespeare était plutôt doué du génie comique que du génie tragique : la critique remarque que dans les scènes les plus pathétiques le
1 Slinkard (de to stink, puer), puant, manant.
2 Cf. Taiiie, Histoire de la Littérature anglaise, même description, liv. Il, chap. Il, 1.
3 Samuel Jolin>;on publia en 1"62 une f'dilion de Shakespeare, précédée d'une imporiante préface. De 1779 à 1781, il donna aa public des Vies des poêles anglais.
i'ire prend au poète, tandis que dans les scènes comiques une pensée sérieuse ne lui vient jamais. Si nous autres Français nous avons de la peine à sentir le vis cornica du Falstaff, tandis que nous coinprenonsla douleur de Uesdémone, c'est que les peuples ont, différentes manières de rire, et qu'ils n'en ont qu'une de pleurer...
Le caractère dominant du fondateur du théâtre anglais se forme de la nationalité, de l'éloquence, des observations, des pensées, des maximes tirées de la connaissance du cœur humain et applicables aux diverses conditions de l'homme; il se forme surtout de l'abondance de la vie. On comparait un jour le génie de Racine à l'Apollon du Belvédère, et le génie de Shakespeare à la statue équestre de Philippe IV à Notre-Dame de Paris : « Soit, répondit Diderot : mais que periseriez-vous si cette statue de bois, enfonçant son casque, secouant ses gantelets, agitant sonépée, se mettait à chevaucher dans la cathédrale? » Le poète à'Albion, doué de la puissance créatrice, anime jusqu'aux objets inanimés ; décorations, planches de la scène, rameau darbre, brin de bruyère, ossements, tout parle : rien n'est mort sous son toucher, pas même la mort.
Shakespeare fait un grand éloge des contrastes : il aime à mêler les divertissements et les acclamations de la joie à des pompes funèbres et à des cris de douleur. Que des musiciens appelés aux noces de Juliette arrivent précisément pour accompagner son cercueil; qu'indillérents 3U deuil de la maison, ils se livrent à d'indécentes plaisanteries et sentreliennent des choses les plus étrangères à la catastrophe, qui ne reconnaît là toute la vie, qui ne sent toute l'amertume de ce tableau et qui n'a été témoin dépareilles scènes? Ces elTets ne furent point inconnus des Grecs : on retrouve dans Euripide des traces de ces naïvetés que
l'oeuvke historique et C.KITIOrE 66-')
Shakospearo mêle au plus haut ton tragique. Dans Alcesle, la Mort et Apollon échangent des plaisanteries. La Mort vent saisir Âlceste, tandis qu'elle est jeune, parce qu'elle ne se soucie pas d'une proie ridée. Ces contrastes touchent de prés au terrihle ; mais aussi une seule nuance, ou trop forte ou trop faible dans Ti'xpression. les rend bas ou ridicules.
Pour conclure,
Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l'alinn-nt de la pensée ' : ces génies mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l'antiquité • Eschyle, Sophocle, Euripide, .Aristophane, Horace, Virgile sont ses fils. Dante a engendré rilalie moderne, depuis Pétrarque jusqu'au Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises : Montaigne, La Fontaine, viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute Shakespeare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue à Byron, son dialogue à AValter Scott.
On renie souvent ces maîtres suprêmes ; on se révolte contre eux ; on compte leurs défauts ; on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs déponilles; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout se teint de leurs couleurs; partout s'impriment leurs traces : ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples ; leurs dires et leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d"où jaillissent des faisceaux de lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des
' L'idée se retrouve cinn» le William Shakespeare de V. Huîïo et un peu dans loule l'œuvre critique du poète. Elle a sa valeur : si on ne la presse pas trop, ello est acceptable.
OG'à CHATEAUUHIAND
imaginations, des sujets, des slyles à Ions les arls : leurs œuvres sont des mines inépuisables ou les entrailli'S mêmes de l'esprit humain.
De tels génies occupent le premier rang; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité les font reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'iiommes, dont les au.. es ne sont que des nuances ou des rameaux.