XLVIII NOTICE SUR LA VIE ET L ŒUVRE
▼elle lui est venue : il sait la langue des affaires, il parle si justement administration ou politique, que Morellet, l'ancien critique d'Atala, ne sait plus que comprendre à cette transformation de son stvle.
A son retour du second voyage de Prague, Chateaubriand a soixante-cinq ans, il est en apparence résigné à sa vieillesse. Au fond, bien que revenu de ses chimères, rebuté de la politique et du rêve, il ne se console point de son impuissance, il souffre de la jeunesse d'imagination et de cœur qui lui est demeurée. Heureusement, dans le vide de sa vie, un sentiment le soutient, son affection pour M'^^ Récamier. Elle est pour lui l'amie de cœur et d'esprit, elle est la joie et la douceur de ses dernières années.
Chateaubriand ne la connaissait guère que depuis 1816 : mais très vite il avait été séduit par le charme de son esprit, par la distinction rare de ses sentiments, par l'éclat, bien que pâlissant, de sa beauté. Elle avait trenteneuf ans, lui quarante-huit. Plus que M™" de Beaumont ou que M™« de Custine, plus que M'"^ de Mouchy, M™« de Lévis ou M"^« de Duras, elle s'empara de son cœur et de son esprit.
Bien qu'il habitât près de sa femme, en sa petite maison de la rue d'Enfer, c'est à VAbbaije-aux-Bois, dans l'intimité de M'"« Récamier, c'est en pensée avec elle qu'il passait le meilleur de ses jours. Chaque matin, il lui écrivait, chaque après-midi, il était reçu à son heure, en ami que les importuns n'ont point le droit de venir troubler. Dans ce salon où se réunissaient les femmes les plus distinguées, des hommes de tout mérite, il laissait celle qui s'était faite la gardienne de sa gloire lui assurer des hommages sans réticences, un culte ininterrompu d'admiration.
11 vécut ainsi ses dernières années, ent' uré de louanges et d'afTortion, donnant à de nouveaux travaux ou à d'anciennes études ses heures de loisir. Il s'était remis à publier: en J83i, parurent les Études historiques, en 1836, VEssai sur la Littérature anglaise, en 1837, la traduction du
DE F.-R. DE CIlATKAUBRIAND XLIX
Paradis perdu, en 1838, le Comjrés de Véi\'ne et la Guerre d'Espagne, en 1844, sa dernière œuvre, la Vie de Rancé. Il achevait aussi ses Mémoires, il reprenait, pour les retoucher, les parties déjà écrites, il faisait le récit des derniers événements de sa vie.
Très inégale de valeur est cette œuvre de la vieillesse : ■ avec de belles parties, dans l'ensemble, elle est faible ' . C'est au genre de Thistoire que s'en rattache la plus grande part. S'il est vrai que l'histoire est une résurrection, pour avoir fait revivre la vraie couleur des époques à demi barbares. Chateaubriand, dans les Martyrs, avait fait œuvre d'historien. 11 comprenait que son temps était «essentiellement propre à l'histoire » ; il voulut consacrer aux études d'histoire les années où l'imagination a cessé d'être créatrice, où la raison se double d'expérience etsintéresse moins aux effets qu'aux causes. L'effort ne fut pas heureux : ses Etudes historiques, son Analyse raisonnée de l'Histoire deFrance, sont franchement médiocres, l'érudition y est hâtive et comme plaquée au sujet, la philosophie (u considérer la religion dans -e^ rapports philosophiques et historiques ;., un peu banale, le récit, très inégal d'étendue et d'intérêt : l'œuvre manque d'unité, elle est sans idée directrice, elle se ressent trop des intentions ou des préventions politiques de l'auteur ; seuls, les portails détachtj, les tableaux pittoresques, les récits de ton dramatique, les généralisations larges ont gardé l'allure des belles œuvres, sont d'un peintre et d'un maître-écrivain. Plus cruellement encore, dans la Vie de Rancé, se laissent apercevoir les défaillances de l'âge : désenchanté, amer jusqu'à l'aigreur, le livre affecte une forme heurtée et dure, que gâte l'abus des archaïsmes, des inversions, des antithèses, où fatiguent la recherche de l'esprit et l'ironie sans trêve.
C'est en ces ouvrages, et aussi dans l'Essai sur la littérature anglaise, où ne valent que quelques études de détail sur Londres, sur Shakespeare, Beattie, Milton, ^Vallcr ScuLL (;L Jui J byruii, tuujnurs lit même déiaut. De plus eu plus Chateaubriand perd l'habitude de la
* Les meilleures pages des Mémoires ont été écrites de 1811 à 1822.