‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 38 sur 302 · Premiers jeux · texte numérisé non relu

Premiers jeux

C'est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Foi-1- Royal (|ue se rassemblent les enfants : c'est làque.jai ob) élevé, compagnon des flots et des vents. Un des pifiniors plaisirs que j'aie goûtésétait de lutter contre les oragos, de me jouer avec les vagues qui se retiraient di'vant moi, ou couraient après moi sur la rive, b'n ;iulre divertissement était de construire, avec l'arène de la plage, des monuments qu? mes camarades appelaient d''s/oia's. Depuis cette époque. J'ai souvent vu bàlir pour l'éternité des châteaux plus vile écroulés que mes palais de sable. Je croissais sans étude dans ma famille. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j'en remplissais la cour et les escaliers di' la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j'avais leur façon et leur allure ; j'étais véiu comme eux, déboulonné et débraillé comme eux : mes chemises tombaient en loques ; je n'avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée; je traînais de méchants souliers écnlés qui sortaient à chaque pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau el quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s'écrier : « Qu'il est laid ! . . . »

* Du mot grec ; Achôr, youvnie. ;,Note de C.)

Certains jours de Vannée, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur les flots autour de Saint-Malo. J'étais le seul témoin de ces fêtes qui n'en partageât pas la joie. J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Evitant le mépris qui s'attache à la mauvaise fortune, je m'asseyais loin de la foule auprès de ces flaques d'eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m'amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouler le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n'étais guère plus heureux; j'avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d'en manger. J'implorais des yeux La France qui m'enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m'était pas permis d'approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujourd'hui.

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