‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 39 sur 302 · Gesril · texte numérisé non relu

Gesril

Au second étage de l'hôtel que nous habitions, demeurait un gentil homme nommé GesriP : il avait un fils et deux filles. Ce lils^ était élevé autrement que moi : enfant gâté, ce qu'il faisait était trouvé charmant; il ne se plaisait qu'à se battre et surtout qu'à exciter

' Il s'appelait de son nom entier Gesril de Papheu.

■2 « Devenu officier de marine, il fut pris à rallaire de Quiberon;. l'action finie et les Anglais continuant de canonner IVrméo républicaine, Gesril te jette à la nage, s'approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le teu, leur annonce le ma'heur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s'ccrie-t-il du milieu des Ilots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons. » — C.

MÉMOIRES d'outre-tombe 19

des querelles dont il s'établissait le juge. Jouant des toui > perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n'était bruit que de ses espiègleries que l'on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout et Joson n'était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l'opposé du sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherohais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue et jubilait au milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque polisson me parlait. Oesril me disait : « Tu le souffres? » A ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire : la taille et l'âge n'y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois, il levait une armée de tous les sautereaux qu'il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres. Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu'il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu'aux grandes tours. A vingt pieds d'élévation au-dessus de la base d'une de ces tours, régnait un parapet en granit étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin ' qui défendait le fossé : il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues, de franchir l'endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrit la tour. Voici venir une montagne d'eau qui s'avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d'une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l'aventure, mais j'ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.

i Ouvrage de fortification extérieure, à doux faces, atTeclarit la forme d'une clemi-lune.

9/^ CUATEALBHIAND

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