‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 40 sur 302 · Peux aventures : Hervine Magon · texte numérisé non relu

Peux aventures : Hervine Magon

Combat contre les deux mousses.

Nous étions un dimanche sur la grève, à V éventail de la porte Saint-Thomas et le long du SiUon^ ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations da flux. Les phices étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J'étais le plus en pointe vers la mer, n'ayant devant moi qu'une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l'autre bout du côté de la terre. Le flot arrivait, il faisait du vent; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu'elle s'engouffre entre les pilotis, il pousse l'enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre, celui-ci sur un autre ; toute la file s'abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n'y eut que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui n'étant appuyée par personne, tomba. Le jusant' l'entraine ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine lut repêchée; mais elle déclara que François l'avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison; l'armée femelle me pourchasse. Mamèrr e^

1 Chaussée longue de 200 mètres, relie Saint-Malo au continent.

2 IHeflux de la marée.

MÉMOIRES d'outre-tombe 21

mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve * défend vaillamment la porte et soufflette l'avantgarde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et avec ses deux sœurs jette par les fenêtres des potées d'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles lèvent le siège à l'entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher... J'allais avec Gesril à Saint-Servan, faubourg séparé de Saint-Malo par le port marchand. Pour y arriver à basse-mer, on franchit des courants d'eau sur des ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée montante. Les domestiques qui nous accompagnaient étaient restés assez loin derrière nous. Nous apercevons à l'extrémité d'un de ces ponts deux mousses qui venaient à notre rencontre ; Gesril me dit : « Laisserons-nous passer ces gueux-là? » et aussitôt il leur crie : « A l'eau, canards ! » Ceux-ci, en qualité de mousses, n'entendant pas raillerie, avancent ; Gesril recule ; nous nous plaçons au bout du pont, et, saisissant des galets, nous les jetons à la tête des mousses. Ils fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s'arment eux-mêmes de cailloux et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve, c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius*, frappé à l'œil : une pierre m'atteignit si rudement que mon oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule.

1 Marpuerile Villeneuve. « espèce de sunntendante de la maison », avait fu le soin de Chateaubriand tout enfant et lui gardait une afr»-cii«in dévouée.

8 HoraliusCoiles, lors du siège de Kome par Por^enna. défendit .^eui l'entrée d'un pont qui menait de la ville au Janicule. A ce combat, il perdit un œil et gagna lesurnono de Codes, le Borrjne.

22 CHATEAUBHIAND

Je ne pensais pas à mi a mal, mais à mon retour. Quand mon ami rapportait de ses courses un œil poché, un habit décliiré. il était plaint, caressé, choyé, rhabillé ; en pareil cas, j'étais mis en. pénitence. Le coup que j'avais reçu était dangereux; mais jamais La France ne me put persuader de rentrer, tant j'étais eflrayé. Je m'allai cacher au second étage de la maison, chez Gesril, qui m'entortilla la tète d'une serviette. Cette serviette le mit en train; elle lui représenta une mitre ; il me transforma en évêque, il me lit chanter la grand' messe avec lui et ses sœurs jusqu'à l'heure du souper. Le pontife fut alors obligé de descendre : le cœur me battait. Surpris de ma ligure débiffée et barbouillée de sang, mon père ne dit pas un mot ; ma mère poussa un cri ; La France conta mon cas piteux, en m'excusant ; je n'en fus pas moins rabroué. On pansa mon oreille, et mon-' sieur et madame de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril le plus tôt possible.

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