Au collège de Dol. — Aventure de la Pie
Un jour du mois de mai, l'abbé Égault. préfet de semaine, nous avait conduits au séminaire des Eudistes ' ; on nous laissait une grande liberté de jeux, mais il était expressément défendu de monter sur les arbres. Le régent, après nous avoir établis dans un chemin herbu, s'éloigna pour dire son bréviaire.
Des ormes boi^daient le chemin : tout à la cime du plus grand brillait un nid de pie : nous voilà en admiration, nous montrant mutuellement la mère assise sur ses œufs, et pressés du plus vif désir de saisir
» Congiégalion de prêtres séculiers, fondée à Caen, eu 16 'i3, par Eudes de Mézeray, frère de l'historien. Les Eudistes dirigeaient plusieurs des séminaires de Normandie et de Bretagne.
MEMOIRES d".'i| THE-TOMBE ^i3
cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure ? L'ordre était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut ! Toutes les espérances se tournent vers moi : je grimpais comme un chat. J'hésite, puis la gloire l'emporte : je me dépouille de mon habit, j'embrasse l'orme et je commence à monter. Le tronc était sans branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se formait une fourche dont une des pointes portait le nid.
Mes camarades, assemblés sous l'arbre, applaudissaient âmes efforts, me regardant, regardant l'endroit d'où pouvait venir le préfet, trépignant de joie dans l'espoir des œufs, mouraïi* de peur dans l'attente du châtiment. J'aborde au nid : la pie s'envole; je ravis les œufs, je les mets dans ma chemise et redescends.
Malheureusement, je me laisse glisser entre les tiges jumelles et j'y reste à califourchon. L'arbre étant éloigné, je ne pouvais appuyer mes pieds ni à droite, ni à gauche, p-^ur me soulever et reprendre le limbe extérieur : je demeure suspendu en l'air à cinquante pieds.
Tout ù coup un cri : « Voici le préfet ! )> et je me vois incontinent abandonné de mes amis, comme c'est l'usage. Un seul, appelé Le Gobbien, essaya de me porter secours, et fut tôt obligé de renoncer à sa généreuse entreprise. II n'y avoit qu'un moyen de sortir de ma fâcheuse position, c'était de me suspendre en dehors par les mains à l'une des deux dents de la fourche et de tâcher de saisir avec mes pieds le trône de l'arbre au dessous de sa bifurcation. J'exécutai cette manœuvre au péril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je n'avais pas lâché mon trésor; j'aurais pourtant mieux l'ait de le jeter, comme depuis j'en» jeté tant d'autres. En dévalant le tronc, jem'écorchfi les mains, je m'éraillai les jambes et la poitrine, et j'écrasai les œufs : ce fut ce qui me perdit. Le préfet
ne m'avait point vu sur l'orme; je lui cachai assez bien mon sang, mais il n'y eut pas moyen de lui dérober Téclatante couleur d'or dont j'étais barbouillé. « Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez It fouet »
Si cet homme m'eût annoncé qu'il commuait cette peine en celle de mort, j'aurais éprouvé un mouvement de joie. L'idée de la honte n'avait point approché de mon éducation sauvage : à tous les âges de ma vie. il n'y a point de supplice que je n'eusse préféré à l'horreur d'avoir à rougir devant une créature vivante. L'indignation s'éleva dans mon cœur : je répondis à l'abbé Égault, avec l'accent non d'un enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne lèverait la main sur moi. Cette réponse l'anima : il m'appela rebelle et promit de faire un exemple. « Nous verrons », répliquai-je et je me mis à jouer à la balle avec un sang-froid qui le confondit.
Nous retournâmes au collège ; le régent me fit entrer chez lui et m'ordonna de me soumollio. Mes sentiments exaltés lirent place à des torrents (W hirmes. Je repiéseuicii a l'abbé Égault qu'il m'avait appris le latin; que j'étais son écolier, son disciple, son enfant; qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève, et me rendre la vue de mes compagnons insupportable; qu'il pouvait me mettre en prison, au pain et à l'eau, me priver de ma récréation, me charger de pensums; que Je lui saurais gré de cette clémence et l'en aimerais davantage. Je tombai à ses genoux, je joignis les mains, je le suppliai par Jésus-Christ de m'épargner : il demeura sourd à mes prières. Je me levai plein de rage et lui lançai dans les jambes un coup de pied si rude qu'il en poussa un cri. Il court en clochant à la porte de sa chambre, la ferme à double tour et revient sur moi. Je me retranche derrière son lit ;il mallonge À travers le lit des coups de férule. Je m'entortille dans
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la couverture, et, m'animant au combat, je m'écrie :
Macte animo, u:euerose puer ! *
Cette érudition de grimaud fit rire malgré lui mon ennemi ; il parla darmistice : nous conclûmes un traité; je convins de m'en rapporter à l'arbitrage du principal. Sans me donner gain de cause, le fniucipal me voulut bien soustraire à la punition que j'avais repoussée. Quand l'excellent prêtre prononça mon acquittement, je baisai la manche de sa robe avec une telle elfusion de cœur et de reconnaissance quil ne se put empêcher de me donner sa bénédiction. Ainsi se termina le premier combat que me fit rendre cet honneur devenu l'idole de ma vie, et auquel j'ai tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune.