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Vie à Paris. Portraits de gens de lettres. Flins

Fils d'un maître des eaux et forêts de Reims, Flins avait reçu une éducation négligée; au demeurant, homme d'esprit et parfois de talent. On ne pouvait voir quelque chose de plus laid : court et bouffi, de gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré cela l'air pas trop ignoble. Son genre de vie, qui était celui de presque tous les g^ens de lettres de Paris, à cette époque, mérite d'être raconté.

Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez près de La Harpe qui demeurait rue Guénégaud. Deux savoyards travestis en laquais par la vertu d'une casaque de livrée, le servaient; le soir, ils le suivaient, et intro.duisaient les visites chez lui le matin. Flins

qui l'avait suivi à la chasse, se trouvant fatigué, descendit de cheval, et, se couchant sur le dos, s'endormit à l'ombre. Louis vint à passer par là, et, apercevant le bonhomme, trouva plai=anl de fe réveiller. 11 descend donc lui-même de cheval, et, rans avoir Tintenlion de blesser son ancien serviteur, lui laisse tomber une pierre assez lourde sur la poitrine. Celui-ci se réveille et, dans le premier mouvement de la doulfeur et de la colère, s'écrie : » Ahl je vous reconnais bien là! Voilà comme vous étiez dans votre enfance; vous êtes un tyran, un homme cruel, une bête féroce. » Et il se mit à accabler le roi d'injures. Sa Majesté regngne vile son cheval, moitié riant, moiiié fâché d'avoir fait mal à cet homme qu'il aimaii i)eaucoup, et disant en s'en allant : « Oh! il se fâche ! il se fâche! il 66 fâche! » Essai sur les Révolutions. Note.

* Flins, homme de lettres, aussi ingénieux que besoigneux. C'était, dit Ch.ileaubriand dans une note de rEssai, un « homme de mœurs douces, d'un esprit distinirué, d'un talent agréable ». 11 était l'ami de M. de Fontanes, rédigeait au Modérateur, et avait composé pour le théâtre un Réveil d'Epiménide.

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allait régulièrement au Théâtre-Français, alors placé à rOdéon, et excellent surtout dans la comédie. Comme il n'avait qu'une petite pension de sa famille, il vivait de crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées de ses savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait avec le prêt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passait trois mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de l'argent que lui donnait son frère, ce qu'il avait déposé au Montde-Piété, et recommençait le cercle de cette vie, toujours gai et bien reçu.

Parny ^

Je savais par cœur les élégies du chevalier de Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices ^; il me répondit poliment : je me rendis chez lui rue de Cléry. Je trouvai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand, maigre, le visage marqué de petite vérole. 11 me rendit ma visite ; je le présentai à mes sœurs. Il aimait peu la société et il en fut bientôt chassé par la politique : il était alors du vieux parti.

Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses ouvrages : poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde, une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit, cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, et sacrifiait tout à sa paresse.

' Parny (1753-1814), né à Saint-Paul (île Bourbon), fit ses études en France publia en 1778 des Poésies erotiques. 11 passait, au temps où (Chateaubriand le vit à Paris, pour le premier des élégiaques, pour le Tihulle français. Ses vers, souvent fort libres, ne manquent ni de sentiment ni de naturel.

^ Au collège de Rennes, Chateaubriand avait retrouvé très vivant le souvenir de Parny ; il avait, au dortoir, occipé le lit du poète.

Ginguené*.

Ginguené vivait dans le monde sur la réputation d'une pièce de vers, assez gracieuse : La confession de Zulmé^ qui lui valut une chétive place dans les bureaux ie M. deNecker. Le poète rennais savait bien la musique et composait des romances. D'humble qu'il était, nous vîmes croître son orgueil à mesure qu'il s'accrochait à quelqu'un de connu. Vers le temps de la convocation des États-Généraux, Chamfort l'employa à barbouiller des articles pour des journaux et des discours pour des clubs ; il se fit superbe. A la première fédération il disait : « Voilà une belle fête ! on devrait pour mieux l'éclairer brûler quatre aristocrates aux quatre coins de l'autel. ». Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires. M"* Ginguené prévint mes sœurs et ma femme du massacre qui devait avoir lieu aux Carmes, et leur donna asile : elles demeuraient cul-de-sac Férou, dans le voisinage du lieu où l'on devait égorger. Après la Terreur, Ginguené devint quasi chef de l'instruction publique ; ce fut alors qu'il chanta l'Arbre de la liberté au Cadran Bleu, sur l'air : Je l'ai planté, je l'ai vu naître. On le jugea assez béat de philosophie pour une ambassade auprès d'un de ces rois qu'on découronnait. Il écrivait de Turin à M. de Talleyrand qu'il avait vaincu un préjugé : il avait fait recevoir sa femme en pet-en-l'air à la cour. Tombé de la médiocrité dans l'importance, de l'importance dans la niaiserie, et de la niaiserie dans le ridicule, il a flni ses jours littérateur distingué comme critique, et, ce qu'il y a de

* Ginguené, né à Rennes en 1748, mort en 1816. Il valut surtout comme critique et comme historien littéraire (Histoire littéraire de l'Ilalie, 9 vol.). Sa critique du Génie du christianisme est denieurée justement célèbre.

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mieux, écrivain indépendant dans la Décade; la nature l'avait remis à la place d'où la société l'avait mal à propos tiré. Son savoir est de seconde main, sa prose iourde, sa poésie correcte et quelquefois agréable '.

Lebrun ^

Lebrun était tout bonnement un faux Monsieur de l'Empyrée; sa verve était aussi froide que ses transports étaient glacés. Son Parnasse, chambre haute dans la rue Montmartre, offrait pour tout meuble def livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de sangle dont les rideaux, formés de deux serviettes sales, pendillaient sur une tringle de fer rouillé et la moitié d'un pot à l'eau accotée contre un fauteuil dépaillé. Ce n'est pas que Lebrun ne fût à son aise, mais il était avare.

Parmi ses poésies lyriques, on trouve des strophes

1 Chateaubriand n'est pas tendre pour Ginguené, son compatriote; il se souvient de certaines duretés du critique, il a la rancune tenace.

2 Eeouchard-Lebrun (1729-1807), poète lyrique et satirique, jouit de son vivant d'une réputation presque incontestée. Ses odes, qui ne manquent ni de mouvement ni d'élévation, sentent l'elTorl et la déclamation. Ses épigrammes sont très mord'ntes. — « Lebrun a toutes les qualités du lyrique; ses yeux sont âpres, ses tempes chauves, sa taille élevée; il est maigre, pâle, et quand il récite son Exegi monumenlum, on croirait entendre Pindare aux jeux olympiques. Lebrun ne s'endort jamais qu'il n'ait composé quelques vers, et c'est toujours dans son lit, entre trois et quatre heures du malin, que l'esprit divin le visite. Quand j'allais le voirie matin, je le trouvais entre trois ou quatre pots sales, avec une vieille .-ervante qui faisait son ménage. « Mon ami, disait-il, ah! j'ai fait celte nuit quelque chose. Oh! si vous l'entendiez! » Et il se mettait à tonner sa strophe, tandis que son perruquier, qui enrageait, lui disait : o Monsieur, tournez donc la tête! » et avec ses deux mains il inclinait la tête de Lebrun, qui oubliait bientôt le perruquier et recommençait à gesticuler et à déclamer. » [Essai sur les Révolutions. Note de l'exemplaire confidentiel.)

énergiques ou élégantes, comme dans l'ode sur le vaisseau le Vengeur, et dans Tode sur les Environs de Paris. Ses élégies sortent de sa tête, rarement de son âme; il a l'originalité recherchée, non l'originalité naturelle; il ne crée rien qu'à force d'art; il se fatigue à pervertir le sens des mots et à les conj oindre par des alliances monstrueuses. Lebrun n'avait de vrai talent que pour la satire. Quelques-unes de ses épigrammes sont à mettre auprès de celles de J.-B. Rousseau; La Harpe surtout l'inspirait. Il faut encore lui rendre une autre justice : il fut indépendant sous Bonaparte et il reste de lui, contre l'oppresseur de nos libertés, des vers sanglants.

Chamfort *.

Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de lettres que je connus à Paris à cette époque éteit Chamfort; atteint de la maladie quia fait les Jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes le hasard de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons où il était admis; il prenait le cynisme de son langage pour la peinture des mœurs de la cour. On ne pouvait lui contester deTesprit'etdu talent, mais de cet esprit et de ce talent qui n'atteignent point la postérité. Quand il vit que sous la Révolution il n'arrivait à rien, il tourna contre lui-même les mains qu'il avait levées

* Chamfort (1741-1794), poète et crilique. Il débuta par des éloges académiques : Eloge de Molière., Eloge de La Fontaine, et eut quelques succès au théâtre. Lorsqu'éclata la Révolution, il sa rallia aux idées nouvelles et les soutint de sa pli.me et de ses mots. 11 fut. comme Rivarol l'était du parti royalibte, rhomme d'esprit du parti révolulionmire. 11 valait plus et mieux que ::e le ferail croire le porirail de Chateaubriand. L'homme savait la vie qui disait :«T(iut homme qui, à qua;'ante ans, n'est pas misanthrope. n'a jamais aimé les hommes. » Et en mourant : « Je m'en vaia eoÛQ de ce monde où il faut que le cœur se brise ou se brooze. •

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sur la société. Le bonnet rouge ne parut plus à son

trgueil qu'une autre espèce de couronne, le sans-

ulottisme qu'une sorte de noblesse, dont les Maratet

s Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux

'' retrouver l'inégalité des rangs jusque dans le

uonde des douleurs et des larmes, condamné à n'être

ncore qu'un vilain dans la féodalité des bourreaux,

il se voulut tuer pour échapper aux supériorités du

crime; il se manqua : la mort se rit de ceux qui

l'appellent et qui la confondent avec le néant ^

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