‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 7 sur 302 · XII NOTICE SUR LA VIE ET L OEUVRE · texte numérisé non relu

XII NOTICE SUR LA VIE ET L OEUVRE

Lheure de la première communion, grâce à un suprême retour de consrience, à un aveu « courageux bien que tardif », fut pour lui décisive : de ce jour c( il fut créé honnête homme », il sentit « qu'il ne survivrait jamais à un remords. » Au collèfie de Rennes se ralentit, puis s'éteijjnit presque cette ferveur. Le mariage de sa sœur Julie lui révéla la beauté : « il ne l'avait encore vue qu'au milieu de sa famille, il resta confondu en l'apercevant sur le visage d'une femme étrangère. » Ainsi peu à peu s'élevaient devant lui de nouvelles visions. Les quelques mois d'attente qu'il passa à Brest, les deux années qu'il demeura au château de Combourg achevèrent la transformation de son caractère et déterminèrent le tour de ses idées.

C'était une bien triste maison que celle de Combourg : vaste et vide, silencieuse et morne, entourée d'étangs et de bruyères, à peine visitée au temps où siégeait le Parlement par quelques gentilshommes en procès. L'humeur taciturne du cliâlelain n'était guère faite pour égayer cette demeure. 11 avait dispersé sa famille et ses gens « aux quatie aires de vent de l'édifice » : il les ten.iit tous dans une contrainte et un silence pleins d'oppression.

Absorbés en eux-mêmes, ne sortant de leur isolement que pour échanger des impresiiions tristes, des proses mélancoliques, des vers médiocres mais sincères, Chateaubriand et sa sœur Lucile vivaient d'une vie fausse et maladive, toute d'imairination et de fantaisie. Us saimaient d'une affection d'âmes, rare entre frère et sœur : ils s'imprégnaient l'un l'autre du même dégoût de l'existence. Alors en Chateaubriand << l'enfant disparut, l'homme se montra avec ses joies qui passent et ses chagrins qui restent. Tout devint passion chez lui, en attendant les passions mêmes. » 11 fut avide de mouvement, fou de grand air et de liberté, ayant le goût de la chasse « jusqu'à la fureur », « pointant si loin dans ses courses que, ne pouvant plus marcher, les ;:arde3 étaient obligés de le rapporter sur des branches entrelacées. »

Ces fatigues n étouffaient pas en lui la voix toujours plus forte de l'imagination et des sens. De ses lectures, de ses rêveries, des réalités que le monde lui avait pré-

DE F.-R. DE CUATE.-JBiaA?(U XIII

sentées, il créa un fantôme qu'il para de toutes le» grâces, à qui il prêta tous les charmes. Cette femme, il se l'imagina si belle, si se'duisante qu'il en fut pour toujours incapable d'illusion et d'amour et qu'il n'eut d'autre ressource que de la fixer en des types de poème et de roman. Mais à l'évoquer, à la poursuivre dans le vent et la pluie, son esprit se troubla. II ne pouvait tenir au donjon; la nuit, il ouvrait furtivement la porte du perron et s'en allait errer dans le grand bois. Un jour vint où l'ennui le prit de la vie : « l'idée de n'être plus lui saisit le cœur à la façon d'une joie subite. » Il avait un fusil de chasse dont la défente usée parlait souvent au repos. Il le charj^ea de trois balles, il s'enfonça dans un fourré. Sans un garde qui apparut et qui fut pour lui la fatalité bienfaisante, il se tuait.

Telle fut son enfance, telles furent ces deux années de retraite à Combourg, où il lut et étudia plus qu'il ne veut bien nous le dire, où son imagination s'arrêta dans sa forme définitive, se fit mélancolique et passionnée, où il se mit, comme sans effort, à aimer les landes dénudées de la Bretagne, à se mettre en communion avec toute nature grande et triste.

Encore une fois, Chateaubriand n'avait pu se décidei à choisir une carrière : près de s'embarquer à bord de 17ndien qui armait pour Pondichéry, il s'était tout d'un coup ravisé. C'étaient trop de folies : son frère lui ayant fait obtenir un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre, il dut partir pour Cambrai : il s'y fît estimer de ses chefs, respecter de ses camarades.

A peine était-il à snn poste depuis quelques mois que la mort de son père (1 786) le rappelait à Combourg.

L'année suivante, il était à Paris et se voyiit présenté au Roi. Mais de cet honneur sa sauvagerie était [jIus effrayée que séduite sa vanité. D'autres ambitions devaient bientôt s'emparer de lui. Il était entré en relations avec Delisle de Sales : par Delisle de Sales, il avait connu M. de Fontanes, quelques homme» de lettres à la mode, Flins, Parny,

XIV NOTICE SUR LA VIE ET l'œUVRE

Ginguené, La Harpe, Le Brun, Chamfort; et à force de démarches, il venait de faire insérer à TAlmanach des Mmes une idylle, V Amour des champs, dont« l'apparition Ae pensafaire mourir d'espérance et decrainte ))(1790). Certes, l'essai était sans valeur. Chateaubriand, en vers est médiocre poète : il a le souffle court, l'imagination pauvre et banale.il perd même ses qualités originales d'écrivain, cette largeur abondante de style, cette barmonie qui n'a rien de la monotonie de la phrase oratoire, qui est un rythme et une musique. Mais la tentative était intéressante : elle annonçait chez son auteur le désir de cette gloire durable qu'assure l'œuvre d'art.

A cet âge d'ailleurs, tous les rêves hantent l'esprit.

Comme elle avait désiré la louange qu'attirent les vers, l'imagination mobile de Chateaubriand ambitionna celle, alors placée si haut, que donnent les expéditions aux pays inconnus, les découvertes géographiques. Ce fut M. de Malesherbes, riche encore des curiosités et de l'enthousiasme de la jeunesse, qui éveilla en Chateaubriand cette passion des voyages. Ses entretiens, ses encouragements firent naître en lui le dessein de passer en Amérique et d'explorer les routes de terre qui au Nord faisaient communiquer les provinces occidentales et les provincet orientales du nouveau continent.

L'entreprise n'était pas irréalisable; elle pouvait être féconde en découvertes et en résultats pratiques, elle flattait l'esprit d'aventure du jeune Breton et ce besoin d'émotions neuves qu'il portera toujours en lui. D'autres et plus secrètes attirances le déterminaient encore à ce voyage. Il avait lu Rousseau, il s'était, comme la plupart des jeunes gens de sa génération, pénétré des idées du Discours sur les origines de l'inégalité parmi les hommes, il devait être désireux de voir de près V homme de la nature : peut-être même avait-il déjà conçu l'idée de cette épopée qu'il réalisa dans l'œuvre des Natchez. Surtout il avait l'obscur pressentiment des beautés non décrites, des magnificences incoimues que lui réservait ce voyage. Rien ne le retenait en France. Il avait assisté aux premiers troubles de Bretagne, il avait vu la Bastille prise, et, promenées à la pointe des piques, les têtes de Foulon et de Berthier. Si

Page 1