‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 8 sur 302 · DE F.-R. DE CHATEAUBRIAND XV · texte numérisé non relu

DE F.-R. DE CHATEAUBRIAND XV

an moment il s'était laissé séduire à quelques illusions, s'il avait été de quelques-unes des manifestations hostiles au pouvoir ^ vite il retrouva son sang-froid. 11 sut se garder do toute exaltation : il ne se mêla point au mouvement révolutionnaire, il n'émigra point.

Libre par la démission de son grade, le 5 avril 1791, il s'embarquait pour l'Amérique. Deux mois après, il était à Philadelphie, obtenait une audience du général Washington, puis, se dirigeait vers le désert. Mais il n'alla pas loin ; éclairé sur son inexpérience et les difficultés de l'entreprise, rebuté de ses inutiles efforts, il reprit le chemin de la côte. Un journal anglais, lu par hasarda une de ses haltes, lui apprit la fuite de Varennes et la formation de l'armée des Princes : cette nouvelle décida son retour. Le 10 décembre 1791, il s'embarquait pour le Havre : le 2 janvier 1792, il était en Bretagne.

Son expédition avait duré huit mois. Il n'avait vu de l'Amérique que les villes de l'Est, les rives du Mississipi, la répion des grands lacs, la cataracte du Niagara: il n'avait même pas fait les premières étapes de cette route vers rOuest qu'il s'était flatté d'ouvrir. Jamais voyage ne fut plus court et en apparence plus pauvre de résultats : jamais il n'en fut de plus fécond, de plus heureux pour les lettres franchises. Après J.-J. Rousseau qui avait fait aimer les larges paysages de la Savoie et de la Suisse, après Bernardin de Saint-Pierre qui avait su décrire la riche et luxuriante nature des tropiques, voici que Chateaubriand ramenait de son voyage au nouveau monde le sens de la mer sans bornes, du lac immense, de la forêt vierge des pas de l'homme. C'est plus que de l'admiration, c'est de l'enivrement, du délire qu'il éprouve : le Journal de Voyage, en dépit des retouches, trahit ces impressions sincères, l'espèce de révélation qui s'est faite aux yeux de Chateaubriand, le don qui s'est éveillé en lui de voir grand et beau. Si rapides qu'elles fussent, ces impressions étaient profondes." Ce qu'il fit durant cette année si remplie, dit Sainte-Beuve, il l'a raconté, peint, imaginé et romancé de

' Voy. p. 40: Mcm. d'O.-T., I, ii, 12; Pvilcslaiion de la noblesse hrelonnc contre l' élablissemcnl de la cour plénière.

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