‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 9 sur 302 · XVI NOTICE SUR LA VIE ET L ŒUVRE · texte numérisé non relu

XVI NOTICE SUR LA VIE ET L ŒUVRE

cenl façons. » Jusqu'aux dernières pages des Mémoires, ii évoque ses souvenirs de voyageur, ses émotions d'artiste ; à plus de cinquante ans de dislance, son imai;ination a conservé i'einpieinte de ces premiers spectacles.

A peine était-il depuis trois mois chez les siens, que, « pour se procurer le moyen d'aller se faire tuer au service d'une cause qu'il n'aimait pas», comme René des Natchez se laisse mariera Ciluta, il épousa une amie de sa sœur, Mlle Céleste Buisson de la Vigne. (^ Elle était blanche, nous dit-il, délicate, mince et fort jolie; elle laissait pendre, comme une enfant, de beaux cheveux blonds, naturellement bouclés. On estimait ?a fortune de cinq à six cent mille francs. » Un mois après son mariage, il étaitsur la route de Paris. Les conseils de M. de Malesherbes le décidèrent: le 20 juillet 1792, il partait pour rejoindre le corps des éiniyrés que commandait le prince de Condé. Il fit son devoir, il alla prendre son rang de sous-lieutenant dans une des compagnies bretonnes, il assisia au siège de Thionville. .Mais il fut bientôt las de ces opéialions sans intérêt et sans gloire. Blessé au camp près de Longwy, atteint de la dyssenterie et de la petite vérole, il quittait Farme'e le 16 oi-tobre 1792. Ce fut au prix de cruelles souffrances qu'il gagna Bruxelles, puis St.-Hélier de Jersey : il connut les ardeurs de la lièvre, l'angoisse poignante de la faim, le sombre et délicieux anéantissement oii s'alanguit l'attente de la mort, il se vit, objet d"horreur ou de pitié, tantôt jeté à la porte des maisons où il frappait, tantôt secouru comme un pauvre par des femmes compatissantes. Tant d'épreuves l'avaient épuisé : quatre mois il fut tout rès de la moi t. Encore faible, il partit pour l'Angleterre et vint chercher un asile à Londres.

L'état de son âme à ces heures tiùsfp.s. la nature de ses idées, lui-inèine, en ses Mémoires, nous les a retracés.

Il est malade et sans forces, l'esprit frappé de son mal jusqu'à » seiilir comme un voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées l'air calme delà tombe. » Il est inconnu, sans protecteurs, sans relations, forcé pour vivre misera-

DE F.-R. DE CHATEAUBIUAND WII

blemeut d'accepter l'aide de Peltier, l'éditeur des Actes des Apôtres, réduit avec Hingant, son comp.itriole et son ami, pour ue pas mourir do faim, à « sucer dt^s morceaux de liiiiie trempés dans de l'eau, à mâcher de l'herbe et du papier.» Sans les subsides de son libraire Deboffe, sans les quelques moments de bien-être et de repos moral que lui procure son séjour à Bungay, chez le ministre de Recelés, il 'pourrait se croire abandonné des hommes. Encore à peine a-t-il eu le temps de s'abandonner à un amour pur et profond qu'il est secoué brutalement de son rêve : pressé de se déclarer, il doit avouer qu'il est marié et fuir ce bonheur qui s'offrait'.

Aussi tontes ses croyances s'effondrent. Sa loi religieuse, autrefois si vivante, est morte ; sa confiance dans les destinées de la monarchie est moins assurée que jamais; il a même rejeté les doi.'mes de la philosophie de son temps : il ne croit ni à la bonté naturelle des hommes, depuis qu'il a cru mourir de leur égnïsme, ni, depuis que la France n'use de sa liberté que pour se plier à la tyrannie des violents, à la perfectibilité indélinie du irenre humain.

Toutes ces rancœurs, toutes ces audaces de pensée, toutes ces mélancolies s'épanchent dans l'Essai sur les Révolutions.

A l'en croire {Préface de l'édition de 1826), c'est pour le roi qu'il prit la plume. La vérité est autre : il n'obe'issait qu'à son instinct déjà très sûr de publiciste, au désir de forcer l'opinion pur un livre d'actualité, au besoin de traduire avec éloquence les idées qui se pressaient dans son esprit.

La pensée maîtresse du livre est qtVil. n'y a rien de nouveau soîis le soleil. Us se sont grossièrement mépris, et quelques-uns jusqu'à faire sourire, les philosophes qui ont cru à une marche sans arrêt de l'humanité. Au fond^ tout se r-ecommence. N'espérons pas en un progrès qui se réalise soit dans l'ordre moral, soit dans Tordre social

i Voy. p. 76, Mém. dO.T., V. v, 3: Charlotte Ivet.

2 a L'homme, laiblp dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se répéter sansccsae, il circule dans un cercle dont il tâche en vain de sortir ; les laits mêmes qui ne dépendeat pas de lui, ât

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