‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 85 sur 302 · LE SALON DE MADAME DE BEAUMONT ^ JOUBERT. — FONTANES · texte numérisé non relu

LE SALON DE MADAME DE BEAUMONT ^ JOUBERT. — FONTANES

Plein de manies et d'originalités, M. Joubert ' manquera éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur Tesprit et sur le cœur, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme et personne n'était aussi troublé que lui : il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'àme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne se pouvait empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie : c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait

* Se réunissaient encore dans le salon de M™» de Beaumont, entre autres femmes distinguées, M"" de Pastoret, l'amie d'André Chénier, une des femmes les plus belles du temp-, une des plu» distinguées par l'esprit et le cœur; M'"* de Vintimille qui, avec sa sœur avait été chantée par La Harpe. « femme d'autrefois, comme il en reste peu, de langage circonspect, de caractère contenu, d'esprit acqui> et qui se mêlait bien à une société dont l'agrément tenait à la variété des esprits et à la combinaison de leurs difTérentes valeurs »; hl"" Hocquart qui avait été fort aimée du jeune comte de Montmorin, « lequel s'occupa de la dame de ses pensées jusque sur ''échafaud. »

* Joubert l7i34-182V, causeur aimable, critique d'un goût très fin et très sur. Les Pensées, Essais et Maximes, suivis de Lettre» i ses amis, ne parurent qu'en 1842.

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quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement chez lui, pendant ce silence et ce repos qu'il s'ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus rudes, ou traîner au petit pas dans les allées les plus unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges.

Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie ; Platon à cœur de La Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit : « Je suis comme une harpe éolienne, qui rend « quelques beaux sons et qui n'exécute aucun air. » ^jme Yictorine de Chastenay prétendait quil avait l'air d'une âme qui avait renconlré par hasard un corps, et qui s'en tirait comme elle pouvait : définition charmante et vraie.

Nous riions des ennemis de M. de Fontanes ', qui le voulaient faire passer pour un politique profond et dissimulé : c'était tout simplement un poète irascible, franc jusqu'à la colère, un esprit que la contrariété poussait à bout, et qui ne pouvait pas plus cacher son opinion qu'il ne pouvait prendre celle d'autrui. Les principes littéraires de son ami Joubert n'étaient

1 Louis de Fontanes (1737-1821), écrivain élégant, poète distingué, un des derniers représentants de l'école classique. Réfugié en Angleterre après le 18 Fructidor, il connut Chateaultriand et demeura ?on ami très fidèle, ;on conseiller très sûr. Président du Corps législatif en 180o, grand-maître de l'Université en 1808, sénateur en 1810, il vota en 1814 la déchéance de Napoléon. La Restauration le fit pair de France.

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pas les siens : celui-ci trouvait quelque chose de bon partout et dans tout écrivain; Fontanes, au contraire, avait horreur de telle ou telle doctrine, et ne pouvait entendre prononcer le nom de certains auteurs. Il était ennemi juré des principes de la composition moderne : transporter sous les yeux du lecteur l'action matérielle, le crime besognant ou le gibet avec sa corde, lui paraissait des énormités; il prétendait qu'on ne devait jamais apercevoir Tobjet que dans un milieu poétique, comme sous un globe de cristal. La douleur s'épuisant machinalement par les yeux ne lui semblait qu'une sensation du Cirque ou de la Grève ; il ne comprenait le sentiment tragique qu'ennobli par l'admiration, et changé, au moyen de l'art, en une pitié charmante. Je lui citais des vases grecs : dans les arabesques de ces vases, on voit le corps d'Hector traîné au char d'Achille, tandis qu'une petite figure, qui vole en l'air, représente l'ombre de Patrocle, consolée par la vengeance du fils de Thétis. « Eh bien ! Joubert, s'écria Fontanes, que dites-vous de cette métamorphose de la muse ? comme ces Grecs respectaient l'âme! » Joubert se crut attaqué, et il mit Fontanes en contradiction avec lui-même en lui reprochant son indulgence pour moi.

Ces débats, souvent très comiques, étaient à ne point finir : un soir, à onze heures et demie, quand je demeurais place Louis XV, dans l'attique de M'^'^de Coislin, Fontanes remonta mes quatre-vingt-quatre marches pour venir, furieux, en frappant du bout de sa canne, achever un argument qu'il avait laissé interrompu : il s'agissait de Picard, qu'il mettait, dans ce moment-là, fort au-dessus de Molière ; il se serait donné de garde d'écrire un seul mot de ce qu'il disait : Fontanes parlant et Fontanes la plume à la main étaient deux hommes.

C'est M. de Fontanes, j'aime à le redire, qui encou-

ragea mes premiers essais; c'est lui qui annonça le Génie du Christianisme^ ; c'esi sa muse qui, pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s'était précipitée ; il m'apprit à dissimuler la difformité des objets par la manière de les éclairer; à mettre, autant qu'il était en moi, la langue classique dans la bouche de mes personnages romantiques. Il y avait jadis des hommes conservateurs du goût, comme ces dragons qui gardaient les pommes d'or du jardin des Hespérides ; ils ne laissaient entrer la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit sans le gâter.

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