‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 86 sur 302 · M. DE BONALD · texte numérisé non relu

M. DE BONALD

M. de Bonald avait l'esprit délié , on prenait son ingéniosité pour du génie ; il avait rêvé sa politique métaphysique à l'armée de Condé, dans la Forêt Noire, de même que ces professeurs d'Iéna et de Gœttingue qui marchèrent depuis à la tête de leurs écoliers et se firent tuer pour la liberté de l'Allemagne. Novateur, quoiqu'il eût été mousquetaire sous Louis XVI, il regardait les anciens comme des enfants en politique et en littérature ; et il prétendait, en employant le premier la fatuité du langage actuel, que le grand maître de l'Université n'était pas encore assz avancé pour entendre cela.

1 Cf Mercure de France, 16 germinal, an IX : Article sur Alala; id., 25 germinal, anX et iV/oni/eur, 28 germinal an X (18 avril 1S02): Arliclesur le Génie du Christianisme.

2 De Bonald (1754-18^0), publiciste et orateur: un des rares représentants, aux premières années du siècle, de la philosophie spiritualiste; en politique, soutint par le livre et par la parole les doctrines théocratiques et monarchiques. Sa Théorie du pouvoir civil et religieux dans la société ciui/e avait paru en 1796, un an avant l'Essai sur les Révolutions.

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COENEDOLLE '

Chênedollé avec du savoir et du talent, non pas naturel, mais appris, était si triste qu'il se surnommait le Corbeau^ : il allait à la maraude dans mes ouvrages. Nous avions fait un traité : je lui avais abandonné mes ciels, mes vapeurs, mes nuées ; mais il était convenu qu'il me laisserait mes brises, mes vagues et mes forêts.

Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le Génie du Christianisme. Les fidèles se crurent sauvés : on avait alors un besoin de foi, une avidité de consolations religieuses, qui venaient de la privation de ces consolations depuis de longues années. Les victimes de nos troubles (et que de sortes de victimes ! ) se sauvaientà l'autel, naufragés s'attachant au rocher sur lequel ils cherchent leur salut. Bonaparte, désirant alors fonder sa puissance sur la première base de la société, venait de faire des arrangements avec la cour de Rome : il ne mit d'abord aucun obstacle à la publication d'un ouvrage utile à la popularité de ses desseins ; il avait à lutter contre les hommes

' Chênedollé (1769-1833), poète de génie médiocre et sans audace. Il eut le pressentiment qu'allait se produire une nouvelle école de poésie : il ne sut ni préparer ni devancer <"ette renaissance. Ses œuvres, le Génie de l'homme, Eludes poétiques ne sont qu'estimables.

2 Ici Chateaubriand a mauvaise mémoire : ce surnom de Corbeau ce n'est pas Chênedollé seul qui le portait, mais tous les habitués du salon de M"'" de Beaumont, et Chateaubriand lui-même.

3 Le Génie du Christianisme parut le 14 avril 1802; le 18, jour de Piiques, le Concordat fut solennellement publié, et dans l'église Notre-Dame rouverte au culte, en présence du Premier Consul eL desgrandscorpsde l'État, un TeDeum d'actions de grâces futchanté.

qui l'entouraient et contre des ennemis déclarés du culte ; il fut donc heureux d'être défendu au dehors par l'opinion que le Génie du Christianisme appelait. Plus lard il se repentit de sa méprise : les idées monarchiques régulières étaient arrivées avec les idées religieuses.

Un épisode du Génie du Christianisme, qui fit moins de bruit alors ({xiAtala, a déterminé un des caractères de la littérature moderne ; mais, au surplus, si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René poètes et de René prosateurs a pullulé : on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues ; il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. 11 n'y a pas de grimaud sortant du collège qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes ; de bambin qui à seize ans n'ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie; qui, dans l'abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions ; qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.

Dans Bené, j'avais exposé une infirmité de mon siècle ; mais c'était une autre folie aux romanciers d'avoir voulu rendre universelles des afflictions en dehors de tout. Les sentiments généraux qui composent le fond de rhumanité, la tendresse paternelle et maternelle, la piété filiale, l'amour, sont inépuisables; mais les manières particulières de sentir, les individualités d'esprit et de caractère, ne peuvent s'étendre et se multiplier que dans de grands et nombreux tableaux. Les petits coins non découverts du cœur de l'homme sont un champ étroit; il ne reste rien à recueillir dans ce champ après la main qui l'a moissonné la première. Une maladie de l'âme n'est pas un

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état permanent et naturel : on ne peut la reproduire, en faire une littérature, en tirer parti comme d"une passion générale incessamment modifiée au gré des artistes qui la manient et en changent la forme '.

Quoi qu'il en soit, la littérature se teignit des couleurs de mes tableaux religieux. Des écrivains me firent l'honneur d'imiter Atala et René, de même que la chaire emprunta mes récits des missions et des bienfaits du christianisme. Les passages dans lesquels je démontre qu'en chassant les divinités païennes des bois, notre culte élargi a rendu la nature à sa solitude ; les paragraphes où je traite de l'influence de notre religion dans notre manière de voir et de peindre, où l'examine les changements opérés dans la poésie et l'éloquence ; les chapitres que je consacre à des recherches sur les sentiments étrangers introduits dans les caractères dramatiques de l'antiquité, renferment le germe de la critique nouvelle . Les personnages de Racine, comme je l'ai dit, sont et ne sont point des personnages grecs, ce sont des personnages chrétiens : c'est ce qu'on n'avait point du tout compris ^.

Si l'effet du Génie du Christianisme n'eût été qu'une réaction contre les doctrines auxquelles on attribuait

^ Nul n'aime ses héritiers, et Ciiateaubriand moins que personne. Et il a raison contre ces René au petit pied qui n'ont fait que reprendre, sans le renouveler, le thème banal du désespoir et de l'ennui de vivre. Son erreur est de ne pas voir que le mal dont il a soulTerl est moins un cas particulier que la maladie môme du siècle. Il n'était déjà pas le premier qui en eiit été atteint : pouvaitil espérer d'en être le dernier blessé? D'autres après lui, et parce que la vie ne leur seniblail ni meilleure, ni plus riche de certitudes, ont éprouvé la même désespérance. La gloire de Chateaubriand est de l'avoir plus que tout autre ressentie et de l'avoir incarnée en un type impérissable.

î Toutes ces revendications sont légitimes. Le Génie a bien,

• comme s'en vantait Chateaubriand, permis de retrouver la poésie

perdue cl le sens oublié de l'infinie nature : il a créé la critique

moderne cl rendu possible l'intelligence même des œuvres antiques.

les malheurs révolutionnaires, cet eftet aurait cessé avec la cause disparue; il ne se serait pas prolongé jusqu'au moment où j'écris. Mais l'action du Génie du Christianisme sur les opinions ne se borna pas à une résurrection momentanée d'une religion qu'on prétendait au tombeau : une métamorphose plus durable s'opéra. S'il y avait dans l'ouvrage innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine : le fond était altéré comme la forme ; l'athéisme et le matérialisme ne furent plus la base de la croyance ou de l'incroyance des jeunes esprits ; l'idée de Dieu et de l'immortalité de l'âme reprit son empire : dès lors, altération dans la chaîne des idées qui se lient les unes avec les autres. On ne fut plus cloué dans sa place par un préjugé antireligieux; on ne se crut plus obligé de rester momie du néant, entourée de bandelettes philosophiques ; on se permit d'examiner tout système, si absurde qu'on le trouvât, fût-il même chrétien^.

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