‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 87 sur 302 · Entrevue avec Bonaparte · texte numérisé non relu

Entrevue avec Bonaparte

Après l'adoption du Concordat par le corps légis-

1 La réflexion est juste. C'est par là que l'action du Génie a été durable. Si peu profonde que puisse paraître aujourd'hui la Restauration reliarieuse du commencement de ce siècle, il est sûr qu'a été retrouvé le sens des religions et des rites, et cette dévotion d'imagination qu'on a appelée depuis la religiosité. Peut-être ne croyons-nous plus : à coup sûr nous ne raillons pas, nous « chercherions plutôt en gémissant. »

2 «Avant les journées de Vendémiaire, Napoléon était laid. Depuis il s'est fait un changement total. Je ne parle pas de l'auréole prestigieuse de sa gloire : je n'entends que le changement physique qui s'est opéré graduellement dans l'espace de sept années. Ainsi tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif même, s'est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits, qui étaient presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur, parce qu'ils se sont revêtus de chair, dont il y avait presque absence. Son regard et son sourire demeurèrent toujours admirables; sa personne tout entière subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulière pour nous aujourd'hui

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latif en 1802, Lucien, ministre de Tintérieur, donna une fête à son frère ; j'y fus invité, comme ayant rallié les forces chrétiennes et les ayant ramenées à la charge. J'étais dans la galerie, lorsque Napoléon entra : il me frappa agréablement; je ne 1 avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau ; son œil admirable, surtout par la manière dont il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils. Il n'avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de théâtral et d'affecté. Le Génie du Christianisme^ qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid : il neût pas été ce qu'il était si la Muse n'eût été là ; la raison accomplissait les idées du poète. Tous ces hommes à grande vie sont toujours un composé de deux natures, car il les faut capables d'inspiration et d'action : l'une enfante le projet, l'autre l'accomplit*.

dans les gravures du pa.-saj^e du pont d'ArcoIe, éiait alors toute simple, parce que ces mêmes muscadins, après lesquels il criait tant, en avaient encore de bien plus longues; mais son teint était si jaune à celte époque, et puis il se soignait si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable. Ses petites mains ont aussi subi la métamorphose; alors elles étaient maigres, longues et noires. On sait à quel point il en était devenu vain avec juste raison depuis ce temps-là. Enfin, lorsque je me représente Napoléon, en 179o, dans la cour de l'hôtel de la Tranquillité, rue des Filles-Saint-Thomas, la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées et tombant sur le collet de cette redingote gris de ferj devenu depuis bannière glorieuse, tout autant pour le moins que le panache blanc de Henri IV; sans gants, parce que, disait-il, c'était une dépense inutile; portant des bottes mal faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa maigreur, de ton teint jaune; enfin quand j'évoque son souvenir de celle époque, et que je le revois plus tard, je ne puis voir le uiême homme dans ces deux portraits. » (Mémoires delà duclicssc d'Ahranlès.l ' Plus loin, p. ''i''i4. Mémoires, 111' partie, i, 8 : Jugement sur

Bonaparte m'aperçut et me reconnut, j'ignore à quoi. Quand il se dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait ; les rangs s'ouvraient successivement; chacun espérait que le consul s'arrêterait à lui ; il avait l'air d'éprouver une certaine impatience de ces méprises. Je m'enfonçai derrière mes voisins; Bonaparte éleva tout à coup la voix et me dit : « Monsieur de Chateaubriand ! » Je restai seul en avant, car la foule se retira et bientôt se reforma en cercle autour des interlocuteurs. Bonaparte m'aborda avec simplicité : sans me faire de compliments, sans questions oiseuses, sans préambule, il me parla sur-le-champ de l'Egypte et des Arabes, comme si j'eusse été de son intimité et comme s'il n'eût fait que continuer une conversation déjà commencée entre nous. « J'étais toujours frappé, me dit-il, quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du désert, se tourner vers l'Orient et toucher le sable de leur front. Qu'était-ce que cette chose inconnue qu'ils adoraient vers l'Orient? ))

Bonaparte s'interrompit, et passant sans transition à une autre idée : « Le christianisme ! Les idéologues n'ont-ils pas voulu en faire un système d'astronomie ? Quand cela serait, croient-ils me persuader que le christianisme est petit ? Si le christianisme est l'allégorie du mouvement des sphères, la géométrie des astres, les esprits forts ont beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à Vinfdme. »

Bonaparte incontinent s'éloigna. Comme à Job, dans ma nuit, « un esprit est passé devant moi; les poils de « ma chair se sont hérissés ; il s'est tenu là : je ne « connais point son visage et j'ai entendu sa voix '< comme un petit souffli . »

Bonaparte, Chateaubriand reprendra cette idée : excellemment, il appellera Bonaparie « un poète en action ».

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Mes jours n'ont été qu'une suite de Avisions; l'enfer pt le ciel se sont continuellement ouverts sous mes pas ou sur ma tète, sans que j'aie eu le temps de sonder leurs ténèbres ou leurs lumières. J'ai rencontré une seule fois sur le rivage des deux mondes l'homme du dernier siècle et l'homme du nouveau, Washington ' et Napoléon. Je m'entretins un moment avec l'un et l'autre; tous deux me renvoyèrent à la solitude, le premier par un souhait bienveillant, le second par un crime*.

Je remarquai qu'en circulant dans la foule, Bonaparte me jetait des regards plus profonds que ceux qu'il avait arrêtés sur moi en me parlant. Je le suivais aussi des yeux :

Chi è quel grande, che non par che curi L'incendio?

« Quel est ce grand qui n'a cure de l'incendie'? » [Dante.)

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