Mort de Madame de Beaumont
M"' de Beaumont était frappée de l'idée qu'elle ne passerait pas le :2 novembre, jour des Morts; puis elle se rappela qu'un de ses parents, je ne sais lequel, avait péri le 4 novembre. Je lui disais que son imagination était troublée ; qu'elle reconnaitrait la fausseté de ses frayeurs ; elle me répondait, pour me consoler : « Oh !
« Voy. p. oo, Mémoires, I'« partie, iii, 3. Entrevue aveo Washington, "2 Voy., plus bas, p. 149 : G. Exécution du duc d'Engliien.
* Toujours Chateaubriand s'est senti à la fois attiré cl repoussa par Bonaparte. Même lorsqu'il le dénigre et requiert contre lu', il ne peut s'empêcher de l'admirer et de lui rendre justice : qu'elle que fût sa haine et peut-être sa jalousie, il était 3-=ez graijd pji.i comprendre la grandeur de l'honime et de l'œuvre.
* A ce moment, Chateaubriand était à Rome, attaché à la lég\- Uon française avec le litre de secrétaire d'ambassade.
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oui, j'irai plus loin! > Elle aperçut quelques larmes que je cherchais à lui dérober; elle me tendit la main, et me dit : « Vous êtes un enfant ; est-ce que vous n^^ vous y attendiez pas ? »
La veille de sa fin. jeudi 3 novembre, elle parut plus tranquille. Elle me parla d'arrangements de fortune, et me dit. à propos de son testament, que tout était fini; mais que tout était à faire, et quelle aurait désiré seulement avoir deux heures pour s'occuper de cela. Le ■jir, le médecin m'avertit qu'il se croyait obligé de prévenir la malade qu'il était temps de songer à mettre ordre à sa conscience; j'eus un moment de faiblesse, la crainte de précipiter, par l'appareil de la mort, 1' peu d'instants que M"^ de Beaumont avait encore a vivre, m'accabla. Je m'emportai contre le médecin, puis je le suppliai d'attendre au moins jusqu'au lendemain.
Ma nuit fut cruelle, avec le secret que j'avais dans le sein. La malade ne me permit pas de la passer dans sa chambre. Je demeurai en dehors, tremblant à tous les bruits que j'entendais : quand on entr'ouvrait la porte, j'apercevais la clarté débile d'une veilleuse qui s'éteignait.
Le vendredi -î novembre, j'entrai, suivi du médecin. M""^ de Beaumont s'aperçut de mon trouble, elle me dit ; « Pourquoi êtes- vous comme cela? J'ai passé une bonne nuit. » Le médecin affecta alors de me diretouh haut qu'il désirait m'entretenir dans la chambre voisine. Je sortis : quand je rentrai, je ne savais plus si j'existais. M"" de Beaumont me demanda ce que me voulait le médecin. Je me jetai au bord de son lit, en fondant en larmes. Elle fut un moment sans parler, me regarda et me dit d'une voix ferme, comme si elle eût voulu me donner de la force : « Je ne croyais pas que c'eût été tout à fait aussi prompt; allons, il faut bien vous dire adieu. Appelez l'abbé de Bonnevie. »
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L'abbé de Bonnevie, s'étant fait donner des pouvoirs, se reiKlilchez M""' de Boaumonl. Elle lui déclara qu'elle avait toujours eu dans le cœur un profond sentiment de religion; mais que les malheurs inouïs dont elle avait été frappée pendant la Révolution l'avaient fait douter quelque temps de la justice de la Providence; qu'elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde éternelle; qu'elle espérait, toutefois, que les maux qu'elle avait soufferts dans ce monde-ci abrégeraient son expiation dans l'autre. Elle me fit signe de me retirer et resta seule avec son confesseur.
Je le vis revenir une heure après, essuyant ses yeux ^ en disant qu'il n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme. On envoya chercher le curé, pour administrer les sacrements. Je retournai auprès de M°"= de Beaumont. En m'apercevant, elle me dit : « Eh bien, êtes-vous content de moi? » Elle s'attendrit sur ce qu'elle daignait appeler mes hontes pour elle : ah ! si j'avais pu dans ce moment racheter un seul de ses jours par le sacrifice de tous les miens, avec quelle joie je l'aurais fait. Les autres amis de M"'^ de Beaumont, qui n'assistaient pas à ce spectacle, n'avaient du moins qu'une fois à pleurer : debout, au chevet de ce lit de douleur, d'où l'homme entend sonner son heure suprême, chaque sourire de la malade me rendait la vie et me la faisait perdre en s'etfaçant. Une idée déplorable vint me bouleverser : je m'aperçus que M'"^ de Beaumont ne s'était doutée qu'à son dernier soupir de l'attachement véritable que j'avais pour elle : elle ne cessait d'en marquer sa surprise, et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle avait cru qu'elle m'était à charge, et elle avait désiré s'en aller pour me débarrasser d'elle.
Le curé arriva à onze heures : la chambre se remplit de curieux et d'indifférents qu'on ne peut empêcher
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de suivre le prêtre à Rome. M™" de Beaumont vit la formidable soleunité sans le moindre sig^ne de frayeur. Nous nous mimes à genoux, et la malade reçut à la fois la communion et rextrème-onction. Quand tout le monde se fut retiré, elle me fit asseoir au bord de son lit et me parla pendant une demi-heure de mes affaires et de mes intentions avec la plus grande élévation d'esprit et l'amitié la plus touchante; elle m'engagea surtout à vivre auprès de M"'^ de Chateaubriand et de M. Joubert; mais M. Joubert devait-il vivre ?
Elle me pria d'ouvrir la fenêtre, parce qu'elle se sentait oppressée. Un rayon de soleil vint éclairer son lit et sembla la réjouir. Elle me rappela alors des projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et elle se mit à pleurer.
Entre deux et trois heures de l'après-midi, M"" de Beaumont demanda à changer de lit à M™® Saint-Germain, vieille femme de chambre espagnole qui la servait avec une affection digne d'une aussi bonne maitresse : le médecin s'y opposa dans la crainte que M""^ de Beaumont n'expirât pendant le transport. Alors elle me dit qu'elle sentait l'approche de l'agonie. Tout à coup elle rejeta sa couverture, me tendit une main, serra la mienne avec contraction ; ses yeux s'égarèrent. De la main qui lui restait libre, elle faisait des signes à quelqu'un qu'elle voyait au pied de son lit; puis, reportant cette main sur sa poitrine, elle disait : « C'est là! fi Consterné, je lui demandai si elle me reconnaissait : l'ébauche d'un sourire parut au milieu de son égarement; elle me lit une légère affirmation de tête : sa parole n'était déjà plus dans ce monde. Les convulsions ne durèrent que quelques minutes. Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde : une de mes mains se trouvait appuyée sur son cœur qui touchait à ses légers ossements ; il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa chaîne
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brisée. Oh ! moment d'horretir et defTroi, je le sentis s'arrêter ! nous inclinâmes sur son oreiller la femme arrivée au repos : elle pencha la tôle. Quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son front; ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un miroir et une lumière à la bouche de l'étrangère : le miroir ne fut point terni du souille de la vie et la lumière resta immobile. Tout était fini.