Exécution du duc d'Enghien
Deux jours avant le 20 mars, je m'habillai pour aller prendre congé de Bonaparte aux Tuileries^; je ne l'avais pas revu depuis le moment où il m'avait parlé chez Lucien. La galerie où il recevait était pleine; il était accompagné de Murât et d'un premier aide de camp ; il passait presque sans s'arrêter. A mesure qu'il s'approcha de moi, je fus frappé de l'altération de son visage : ses joues étaient dévalées et livides, ses yeux âpres, son teint pâli et brouillé, son air sombre et terrible. L'attrait qui m'avait précédemment poussé vers lui cessa; au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement afin de l'éviter. Il me jeta un regard comme pour chercher à me reconnaître, dirigea quelques pas vers moi, puis se détourna et s'éloigna. Lui étais-je apparu comme un avertissement? Son
' Le duc d'Enghien (l77-2-l80'4), était venu après la paix de Lur.éville (iSOl) se fixer à Eltenheim, sur le teiTiloire du Grand- Duché de Bade. Bonaparte le crut ou feignit de le croire complice des conspirations dirigées contre sa personne. Au niépris du droit des gens, il le fit enlever par des dragon?, conduire à Vincenucs, juger par une commission militaire et fusiller dans les fossés mêmes du château (21 mars 18^4 .
^ Chateaubriand, de retour de Rome où il n'avait pu s'entendre a\ec son chef, le cardinal Fesch, venait d'être nommé chargé d'alTaires de France auprès du canton du Valais.
aide de camp me remarqua ; quand la foule me couvrait, cet aide de camp essayait de m'entrevoir entre les personnages placés devant moi. ut rentrainait lo consul de mon côté. Ce jeu continua prés d'un quart dlieure, moi toujours me retirant, Napoléon me suivant toujours sans s'en douter. Je n'ai jamais pu m'expliquer ce qui avait frappé l'aide de camp. Me prenait-il pour un homme suspect qu'il n'avait jamais vu? Voulait-il, s'il savait qui j'étais, forcer Bonaparte à s'entretenir avec moi? Quoi qu'il en soit, Napoléon passa dans un autre salon. Satisfait d'avoir rempli ma tâche en me présentant aux Tuileries, je me retirai. A la joie que j'ai toujours éprouvée en sortant d'un château, il est évident que je n'étais pas fait pour y entrer.
Retourné à l'hôtel de France, je dis à plusieurs de mes amis : « Il faut qu'il y ait quelque chose d'étrange « que nous ne savons pas, car Bonaparte ne peut être « changé à ce point, à moins d'être malade. »
Le surlendemain, 20 mars, je me levai de bonne heure, je descendis le boulevard et l'esplanade des Invalides, traversai le pont Louis XVI et le jardin des Tuileries, d'où je sortis près du pavillon Marsan, à la grille qui s'ouvre aujourd'hui sur la rue de Rivoli. Là, entre onze heures et midi, j'entendis un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle; des passants s'arrêtaient, subitement pétrifiés par ces mots : « Jugement de la commission militaire spéciale « convoquée à Vincennes, qui condamne à la peine « de mort le nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon, « NÉ le 2 AOUT 1772, A Chantilly. »
Ce cri tomba sur moi comme la foudre ; il changea ma vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi ; je dis à madame de Chateaubriand ; « Le duc d'Enghien vient d'être fusillé. » Je m'assis devant une table, et je me mis à écrire ma démission.
MÉMOIRES d'outre-tombe loi
M'"* de Chateaubriand ne s"y opposa point et nie vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers : on taisait le procès au général Moreau et à Georges Cadoudal; le lion avait goûté le gang, et ce n'était pas le moment de l'irriter.