‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 90 sur 302 · La dernière lettre de Lucile · texte numérisé non relu

La dernière lettre de Lucile

« Mon frère, ne te fatigue ni de mes lettres ni de ma présence ; pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités. Ma vie jette sa dernière clarté, lampe qui s'est consumée dans les ténèbres d'une longue nuit, et qui voit naître l'aurore où elle va mourir. Veuille, mon frère, donner un seul coup-d'œil sur les premiers moments de notre existence ; rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur les mêmes genoux et pressés ensemble tous deux sur le même sein; que déjà tu donnais des larmes aux miennes, que dès les premiers jours de la vie tu as protégé, défendu ma frêle existence, que nos jeux nous réunissaient et que j'ai partagé tes premières études '. Je ne te parlerai point de notre adolescence, de Tinnocence de nos pensées et de nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me faire revivre davantage dans ton cœur. Lorsque tu partis pour la seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me fis promettre de ne m'en point séparer. Fidèle à ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes mains aux fers 4.t je suis entrée dans ces lieux destinés aux seules

i M™« de Caud mourut à Paris, le 11 novembre 1804 : Chateaubriand se trouvait alors à Villeneuve auprès de sa femme dangereusement malade.

* Voy. p. 16, Mémoires. I* partie, it : Les années d'enfance et de jeunesse : 1. Premières études.

victimes vouées à la mort. Dans ces demeures, je n'ai eu d'inquiétude que sur ton sort; sans cesse j'interrogeai sur toi les pressentiments de mon cœur. Lorsque j'eus recouvré la liberté, au milieu des maux qu^ vinrent m'accabler, la seule pensée de notre réunion m'a soutenue. Aujourd'hui que je perds sans retou/ l'espoir de couler ma carrière auprès de toi, souffre mes chagrins. Je me résignerai à ma destinée, et ce n'est que parce que je dispute encore avec elle, que j'éprouve de si cruels déchirements; mais quand je me serai soumise à mon sort... Et quel sort ! Où sont mes amis, mes protecteurs et mes richesses ! A qui importe mon existence, cette existence délaissée de tous, et qui pèse tout entière sur elle-même? Mon Dieu 1 n'est-ce pas assez pour ma faiblesse de mes maux présents, sans y joindre encore l'effroi de l'avenir? Pardon, trop cher ami, je me résignerai; je m'endormirai d'un sommeil de mort sur ma destinée. Mais, pendant le peu de jours que j'ai affaire dans cette ville', laisse-moi chercher en toi mes dernières consolations ; laisse-moi croire que ma présence t'est douce. Crois que, parmi les cœurs qui t'aiment, aucun n'approche de la sincérité et de la tendresse de mon impuissante amitié pour toi. Remplis ma mémoire de souvenirs agréables qui prolongent auprès de toi mon existence. Hier, lorsque tu me parlas d'aller chez toi, tu me semblais inquiet et sérieux, tandis que tes paroles étaient affectueuses. Quoi, mon frère, seraieje aussi pour toi un sujet d'éloignement et d'ennui? Tu sais que ce n'est pas moi qui t'ai proposé l'aimable distraction d'aller te voir, que je t'ai promis de ne

1 Madame de Caud étail venue habiter à Paris; installée par son frèie rue Caumarlin. elle était allée, chez le< Dames Saint- Michel, rue du Faubourg-Saint-Jacques, trouver une retraite plus calme.

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point en abuser; mais si tu as changé d'avis, que ne me l'as-tu dit avec franchise? Je nai point de courage contre tes politesses. Autrefois, tu me distinguais un peu plus de la foule commune et me rendais plus de justice. Puisque tu comptes sur moi aujourd'hui, j'irai tantôt te voir à onze heures. Nous arrangerons ensemble ce qui te conviendra le mieux pour l'avenir. Je t'ai écrit, certaine que je n'aurais pas le courage de te dire un seul mot de ce que contient cette lettre ^ »

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