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NOTICE SUR CnATEAUCRIAND XVII

époque, Chateaubriand ne cessa d'y travailler. « Les dépouillements que j'ai faits de divers auteurs, dit-il, sont si considérables que, pour les seuls livres des Francs et des Gaules, j'ai rassemblé les matériaux de deux gros volumes. » Sa préface de 1826 est hérissée de noms auxquels il renvoie le lecteur; deux cents pages de notes suivent d'ailleurs le texte en le confirmant à chaque pas. par des autorités et des citations. Le poète ne se contenta pas de remonter aux sources, de chercher dans les auteurs de tout âge et de toute langue les traits de mœurs curieux, les faits caractéristiques, tout ce qui pouvait prêter vie et couleur à son ouvrage. 11 fit plus, il alla voir les cités qu'il voulait peindre ; il « commença ses courses aux ruines de Sparte et ne les finit qu'aux débris de Carthage, en passant par Argos, Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis ». Les descriptions qui se trouvent dans les Martyrs sont des « portraits ressemblants » et non de vagues et ambitieuses peintures. Elles forment sans aucun doute une des meilleures parties de l'œuvre, et nous y retrouvons, avec la fidélité expressive, cette richesse et cette vigueur de pinceau qui font de Chateaubriand le plus étonnant peintre du siècle comme le premier en date.

On peut adresser aux Martyrs de graves reproches. Le sujet môme, si heureux que l'auteur le trouve, n'est pas à l'abri des critiques; il nous paraît justement trop heureux, c'est-à-dire que dans l'opposition symétrique des tableaux, dans l'abondance des « beautés » païennes et chrétiennes qui ont été ramassées, dans la succession des scènes qui font passer les personnages d'une province à l'autre, nous sentons un plan arbitraire, composé à souhait par un habile machiniste pour mettre en œuvre une idée préconçue à laquelle il se prête avec une complaisance que les anachronismcs eux-mêmes n'ont pas toujours fait reculer. Le merveilleux chrc'licn, dont l'auteur yeut déployer toutes les ressources, oat d'ailleur»

XVIII NOTICE SUR CnATEAljBRIANI)

bien artificiel et bien froid. Son paradis, son purgatoire, son enfer, nous paraissent aussi puérils que laborieux. Dans ces personnages célestes et tout cet appareil de mythologie plus ou moins orthodoxe que l'imagination du poète étale A. nos yeux, il n'y a rien qui puisse nous toucher : on sent trop que, pour l'auteur lui-même, ce sont là des ressorts et des machines épiques, qu'il joue du merveilleux chrétien comme un virtuose. Avec tout s'on génie, il n'a réussi qu'à faire une imitation factice des épopées antiques.

Le succès des Martyrs, inférieur à celui du Génie, qui avait épuisé d'un coup l'admiration, n'en consacra pas moins la gloire de Chateaubriand. Ce fut le succès du poète, sinon de la thèse qu'il soutenait. En plaidant la cause du merveilleux chrétien, il gagna, comme on l'a dit, celle du merveilleux olympique. Tout ce qui s'inspire du premier manque de vie et de vérité, tout ce qui se rapporte au second est ravissant de fraîcheur, de coloris, de grâce animée et vive. Ce que nous admirons dans les Martyrs, ce qui en fait, malgré leurs défauts, un des monuments littéraires les plus considérables de notre siècle, ce sont des émotions et des peintures purement humaines, les chastes amours de Cymodocée etd'Eudore, la passion brûlante de Velléda, les descriptions du monde antique à travers lequel le poète promène ses héros. Cette portion de l'ouvrage le fera vivre : après avoir reproché à Chateaubriand ses pastiches d'Homère ou de Milton, ses tirades pompeuses, la fausse poésie dont il s'est fait une manière, ce que le fond de son poème a de banal et de superficiel, ce que la forme a d'emphathique et de vide, il faut reconnaître dans les Martyrs aussi bien que dans le Génie du Cliristianisnie, et même avec plus de sobriété, l'imagination oj)ulcnt,c et magaifi({uc, l'instinct de la grandeur, la sonorité d'iiarmonic, l'iieurcuso audace de style, tous les dons et tous les secrets d'un génie qui triomphe jusque dans ses plus insolents défauts.

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