NOTICE SUR CHATEAUBRIAND XIX
Deux ans après, en 1811, Chateaubriand fit paraître l'Itinéraire de Paris à Jérusalem : les notes qu'il avait prises daps son grand voyage à la recherche de couleurs pour les Martijrs lui en avaient fourni la matière. C'est, en ce genre, le premier ouvrage de notre littérature, et il passe pour le chefrd'œuvre le plus irréprochable de son auteur. Chateaubriand s'y réserve davantage, il proportionne son style à la nature du sujet, il fait plus court et plus simple, comme cela convient pour une relation de voyageur. Mais, si son déploiement poétique a moins de richesse et d'ampleur, le peintre n'a rien perdu de sa vivacité et de sa puissance pour nous donner l'impression des lieux qu'il décrit. Classique au sens le plus large du terme par la sobriété relative de ses tableaux, il l'est aussi, dans une autre acception, par son enthousiasme pour la beauté païenne, que ce rénovateur du christianisme poétique avait retrouvée sur le sol môme de la Grèce.
Le retour des Bourbons inaugura pour Chateaubriand une période d'activité politique dans laquelle nous n'avons pas à le suivre.Sa fameuse brochure de fiwo/mpar/e e< ies Bourôons (1 8 i 4) en marque l'éclatant début. Dans la première partie de celte nouvelle carrière (1813-1820), il fit preuve « d'un grand talent d'écrivain, d'une passion incandescente, d'une assez grande habileté de tactique, et il travailla plus que personne à pousser la Restauration hors de la ligne modérée ». Pendant le passage de dix-sept mois qu'il fit au ministère, son œuvre principale fut la guerre d'Espagne. Congédié sans égards en 1824, il inaugura dès lors une période d'opposition libérale, et, malgré sa prétention de concilier les plus yives attaques contre le gouvernement royal avec sa fidélité envers le roi, il contribua puissamment à la chute de la Restauration. Depuis 1830, commence une Iroisièmo et dernière période, la période où le royalisme s'allie chez lui à des vcllé>»és de républicanisme, « quand il dit à la duchesse de Rerry : « Votro fils est mon roi », ot qu'il donne cq môme temps une main à
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Carrel, une autre à Béranger, et prend à l'avance ses précautions avec la république future »«
Sans insister sur le rôle politique de Chateaubriand, observons tout au moins que ses volte-face et ses contradictions ne sauraient être attribuées à des mobiles d'intérêt mesquin. S'il est une qualité, une vertu que ses ennemis eux-mêmes s'accordent à lui reconnaître, c'est le sentiment de Itonneur, qui, à travers tant de caprices, l'a toujours préservé contre toute compromission vulgaire. II y avait en lui quelque chose que révoltaient non seulement la bassesse et la lâcheté, mais tout ce qui portait la plus légère atteinte à l'idéal chevaleresque dont ses passions, ses rancunes ou ses imprudences ne firent jamais dévier ce preux de notre temps. Chateaubriand joua un personnage. II introduisit le romantisme jusque dans les hautes affaires. Il fit des sacrifices regrettables à l'éclat de son rôle, il ne vit souvent dans la politique qu'une occasion de parade grandiose et de poses théâtrales. Mais ses inconséquences de conduite, son goût des postures, les raffinements de sa vanité, les impatiences et les saccades de son ambition, tous ses défauts et toutes ses faiblesses, sont après tous ceux d'un poète et d'un artiste ; et, si l'homme d'État en lui manquait de consistance, de vues suivies, peut-être même de conviction, l'artiste etle poète ne lui prêtent pas moins, jusque dans les affaires publiques, une noblesse d'attitude et un prestige de générosité qui se sont touj ours alliés chez lui à l'éclat du talent.
En pleine activité politique, Chateaubriand fit paraître un grand nombre d'ouvrages historiques ou littéraires, dont les plus intéressants pour nous sont les Natchez, les Aventures du dernier dei, Abeticeraçjes et les Mémoires d' outre-tombe.
Les Natchez, parus quelque trente ans après avoir été composés, rappellent leur date non seulement par la liberté de certaines vues, mais encore par l'exubérance du style. Chateaubriand a eu plusieurs manières : les Natchez et le Dernier des Abencerages peuvent s'opposer l'un à l'autre comme