APRES LE COMBAT
« La nuit vînt couvrir de son obscurité ce ttiéàtre des fureurs humaines. Les Francs vaincus, mais toujours redoutables, se retirèrent dans l'enceinte de leurs chariots. Cette nuit, si nécessaire à notre repos, ne fut pour nous qu'une nuit d'fclarmes : à chaque instant nous craignions d'être attaqués. Les Barbares jetaient des cris qui ressemblaient aux hurlements des bêtes féroces ' . : ils pleuraient les braves qu'ils avaient perdus, et se préparaient eux-mêmes à mourir. Nous n'osions ni quitter nos armes ni allumer des feux. Les soldats romains frémissaient, se cherchaient dans les ténèbres ; ils s'appelaient, ils se demandaient un peu de pain ou d'eau; ils pansaient leurs blessures avec leurs vêtements déchirés. Les sentinelles se répondaiçnt en se renvoyant de l'une à l'autre le cri des veilles.
" Tous les chefs des Cretois avaient été tués. Le sanir de Philopaîmen paraissant h mes compagnons d'un favorable augure, ils m'avaient nommé leur commandant. En attirant sur moi les efforts de l'ennemi, j'avais eu le bonheur ^ de sauver la légion de Fer' d'une entière destruction. La confirmation de mon grade, une couronne de chêne * et les éloges de Constance avaient été le prix de ce hasard heureux. A la tête des troupes légères, je touchais presque au comp des Barbares, et j'attendais avec impatience le retour de l'aurore ;
d'élrn poi^lo. Comme la poésie, l'histoire a sa Muse : Muse de l'IiUtoiio et Muse <le 1m po^'sio, toutes deux se sonl unies pour inspirer à Ch.iteaubrian I le sixième ch;inl des Martyrs.
1. Cf. [Mutarque, Vie de Marins : « Tous ceux qui étaient (Vlt:\pp^s de la défaite des Amlirons s'étaient mêlés avec eux, et jetaient toute li nuit îles rris affreux qui ne resscmblaiont point à de» clameurs et à des gémissements d'hommes, mais qui (étaient comme des hurli-mi^nts cl dos mugisiements do bétos féroces, mélos de menares et di' lamentations, » etc.
2. G'i'St sans doute par modostii' qu'IJudore n'a pas raconté cet épisode. Il le qualifiera tout i\ l'heure de " hasard heureux ».
3. Outre le numéro de son rang, la légion portait encore un nom tiré de ses diviiiiléh, de son pays ou de ses exploits.
4. C'est la rouronne civique, donnée à relui qui, pendant l'action, avait sau»é la vie d'un citoyen eu tuant son adversaire.
mais cette aurore nous découvrit un spectacle qui surpassait en horreur tout ce que nous avions vu jusqu'alors.
« Les Francs, pendant la nuit, avaient coupé les têtes des cadavres romains, et les avaient plantées sur des piques devant leur camp, le visage tourné vers nous*. Un énorme bûcher, composé de selles de chevaux et de boucliers brisés, s'élevait au milieu du camp. Le vieux Pharamond, roulant des yeux terribles et livrant au souffle du matin sa longue chevelure blanche, était assis au haut du bûcher. Au bas paraissaient Glodion et Mérovée : ils tenaient à la main, en guise de torches, l'hast ^ enflammé de deux piques rompues, prêts à mettre le feu au trône funèbre de leur père, si les Romains parvenaient à forcer le retranchement des chariots.
Nous l'estons muets d'étonnement 3 et de douleur; les vainqueurs semblent vaincus par tant de barbarie et tant de magnanimité I Les larmes coulent de nos yeux à la vue des têtes sanglantes de nos compagnons d'armes : chacun se rappelle que ces bouches muettes et décolorées prononçaient encore la veille les paroles de l'amitié. Bientôt à ce mouvement de regret succède la soif de la vengeance. On n'attend point le signal de l'assaut; rien ne peut résister à la fureur du soldat : les chariots sont brisés, le camp est ouvert, on s'y précipite. Alors se présente un nouvel ennemi : les femmes des Barbares*, vêtues de robes noires, s'élancent au-devant de nous, se percent de nos armes ou cherchent à les arracher de nos mains : les unes arrêtent par la barbe le Sicambre qui fuit, et le ramènent au combat ; les autres, comme des bacchantes * enivrées, déchirent leurs époux et leurs pères; plusieurs, étouffent leurs enfants et les jettent sous les pieds des hommes
1. On voit un e\(?mple remarquuble de cette coutume des Biirb;ires dans la description du camp de Varus par Tacite. (Noie de Cliateaubriand.)