David
6. Chateaubriand cite en note des fragments de chronique pour montrer quel effet la vue de Jérusalem produisit sur les croisés, notamment ce beau trait de Balderic dans son Histoire de Jérusalem : Obsederunt, non tanquam novercam privigni, sed quasi matrem fitii. « liais, ajoute-t-il, moi qui n'ai peint qu'une caravai« paisible, je n'ai pu eu faire usage. »
de leurs chameaux. Ceux-ci se prosternent trois fois; ceux-là se frappent le sein en poussant des sanglots; les uns apostrophent la ville sacrée dans le langage le plus pathétique; les autres restent muets d'étonnement, le regard attaché sur Jérusalem. Mille souvenirs accablent à la fois le cœur et l'esprit : souvenirs qui n'embrassent rien moins que la durée du monde! 0 Muse de Sion, toi seule pourrais peindre ce désert qui respire la divinité de Jéhova et la grandeur des prophètes 1
LA TIMl'ÈTE*
Par un signe au milieu de la nue, Emmanuel fait connaître à l'Ange des mers la volonté du Très-Haut. Aussitôt le vent-, qui jusqu'alors avait été favorable au vaisseau de Cymodocée, expire : un calme profond règne dans les airs ; à peine des brises incertaines se lèvent tour à tour de divers côtés, rident la surface unie des flots, et viennent agiter les voiles sans avoir la force de les soulever. Le soleil pâlit au milieu de son cours, et l'azur du ciel, traversé de bandes verdâtres, semble se décomposer dans une lumière louche et troublée. Des sillons plombés s'étendent sans fin dans une mer pesante et morte ; le pilote, levant les mains, s'écrie :
« 0 Neptune ! que nous présagez-vous? Si mon art n'est pas trompeur, jamais plus horrible tempête n'aura bouleversé les flots. )>
A l'instant il ordonne d'abattre les voiles, et chacun se prépare au danger.
1. Après avoir ncliuppo à Hioroclès qui a envoyé un centurion la réclamer, Cjniodocée s'emi);irque pour la Grèce. Une ti^mpôtc suscitée par les ordres de Dieu la fuit aborder eu Italie.
2. Cliatiaultriund ne peint dans ce naufrage que ?a propre aventure. « En revenant de l'Amirique, dit-il, je fus accueilli d'une tempiUi- do l'uucst qui me conduisit en vingt et un Jour» do l'endinuchure de la Delaware à l'ile d'Aurigny dans la Manche, et lit toucher le vaisseau sur un banc de sable. Dans mon dernier voyage sur mer, j'ai rais soixante-deux Jours ù aller d'Alexandiie à Tunis; toute celte traversé»!, nu milieu île riiiviT, fut une espèce de continuel naufrage ; nous vimes périr trois gru» vaisseaux sur Malte, et le nôtre était le quatrième en danger. C'esl peut-être acheter un peu cliur le plaisir do ne peindre que d'après nature. »
Les nuages s'amoncellent entre le midi et l'orient; leurs bataillons funèbres paraissaient à l'horizon comme une noire armée, ou comme de lointains écueils. Le soleil, descendant derrière ces nuages, les perce d'un rayon livide, et découvre dans ces vapeurs entassées des profondeurs menaçantes. La nuit vient : d'épaisses ténèbres enveloppent le vaisseau ; le matelot ne peut distinguer le matelot tremblant auprès de lui.
Tout à coup un mouvement parti des régions de l'aurore annonce que Dieu vient d'ouvrir le trésor des orages. La barrière qui retenait le tourbillon est brisée, et les quatre Vents du ciel paraissent devant le Dominateur des mers. Le vaisseau fuit et présente sa poupe bruyante au souffle impétueux de l'orient ; toute la nuit il sillonne les vagues étincelantes. Le jour renaît et ne verse de clarté que pour laisser voir la tempête : les flots se déroulaient avec uniformité ^ Sans les mâts et le corps de la galère que le vent rencontrait dans sa course, on n'aurait entendu aucun bruit sur les eaux. Rien n'était plus menaçant que ce silence dans le tumulte, cet ordre dans le désordre. Gomment se sauver d'une tempête qui semble avoir un but et des fureurs préméditées?
Neuf jours entiers le navire est emporté vers l'occident avec une force irrésistible. La dixième nuit achevait son tour lorsqu'on entrevit, à la lueur des éclairs, des côtes sombres
1. Il faut l'avouer, au milieu des plus furieuses tempêtes, je n'ai point remarqué ce chuos, ces montagnes d'eau, ces abîmes, ce fracas qu'on Toit dans les orages des poètes. Je ne trouve qu'Homère de vrai dans ces sortes de descriptions, et elles se bornent presque toutes à un trait, la noirceur des ondes. J'ai bien remarqué au contraire ce silence et cette espèce de régularité que je décris ici, et il n'y a peutêtre rien de plus effrayant. Des marins à qui j'ai lu celte ttmpcte m'ont para frappés de la vérité des accidents. Les critiques qui pensent que l'on peut bien imiter la nature sans sortir de son cabinet, sont, je crois, dans l'erreur. Que l'on copie tant qu'on voudra un portrait fidèle, on n'attrapera iamais ces nuances de pliy>iouoniie qu^^ l'original seul peut donner. (Noie de Chateaubriand.)
Cf. f.eltresur l'art du dessin, écrite en 1795 : " Que, rempli de ces folles idées du sublime, uu paysagiste arrive pendant un orage au bord de la mer qu'il n'ajamais rue, il est tout étonné d'api rcevoir des vagues qui s'enflent, s'approchent et se déroulent avec ordre et majesté l'une après l'autre, au lieu de ce choc et Je ce bouleversement qu'il s'était représenté... Partout des couleurs tranchantes, mais conservant des harmonies jusque dans leurs disparates... Ce ne sont plus mille Tents déchaînés qui se combattent, des couleurs brouillées, des oieux escaladés par les flots, la lumière épouvautaut les morts à travers les abimes creusés enlro les Tagues, 0 etc.
qui semblaient d'une hauteur démesurée. Le naufrage parut inévitable. Le patron du vaisseau place chaque marin à son poste, et ordonne aux passagers de se retirer au fond de la galère; ils obéissent, et ils entendent la fatale planche se refermer sur eux.
C'est dans ces moments que l'on apprend bien à connaître les hommes. Un esclave chantait d'une voix forte ; une femme pleurait en allaitant l'enfant qui bientôt n'aurait plus besoin du sein maternel; un disciple de Zenon ' se lamentait sur la perte de la vie. Pour Cymodocée, elle pleurait son père et son époux, et priait avec Dorothée celui qui sait nous retrouver jusque dans les flancs des monstres de l'abîme ^.
Une violente secousse entr'ouvre la galère, un torrent d'eau se précipite dans la retraite des passagers ; ils roulent pêle-mêle. Un cri étouffé sort de cette horrible chaos.
Une vague avait enfoncé la poupe du navire : la fille d'Homère et Dorothée sont jetés au pied des degrés qui conduisaient sur le pont. Ils y montent à demi suffoqués. Quel spectacle! Le vaisseau s'était échoué sur un banc de sable; à deux traits d'arc de la proue, un rocher lisse et vert s'élevait à pic au-dessus des flots. Quelques matelots, emportés par la lame, nageaient dispersés sur le gouffre immense ; les autres se tenaient accrochés aux cordages et aux ancres. Le pilote, une hache à la main, frappait le mât du vaisseau; et le gouvernail, abandonné, allait tournant et battant sur lui-môme avec un bruit rauque.
Restait une faible espérance : le flot, en s'engouffrant dans le détroit, pouvait soulever la galère, et la jeter de l'autre côté du banc de sable. Mais qui oserait tenir le gouvernail dans un tel moment? Un faux mouvement du pilote pouvait donner la inott à deux cents personnes. Les mariniers, domptés par la crainte, n'insultaient plus les deux chrétiens; ils reconnaissaient au contraire la puissance de leur Dieu, et les suppliaient d'en obtenir leur délivrance. Cymodocée, oubliant leurs outrages et ses périls, se ji'tle à genoux, et fait
1, Chef do la secle des Stoïciens.