AlliixioD au prophète Jonas
un vœu à la Mère du Sauveur. Dorothée saisit le timon abandonné ; les yeux tournés vers la poupe, la bouche entr'ouverte, il attend la lame qui va rouler sur le vaisseau ou la vie ou la mort. La lame se lève, elle approche, elle se brise : on entend le gouvernail tourner avec effort sur ses gonds rouilles; recueil voisin semble changer de place ', et l'on sent, avec une joie mêlée d'un doute affreux, le vaisseau soulevé et emporté rapidement. Un moment du plus terrible silence règne parmi les matelots. Tout à coup une voix demande la sonde ; la sonde se précipite ; on était dans une eau profonde I Un cri de joie s'élève jusqu'au ciel!
Étoile des mers, Patronne des navigateurs, le salut de ces infortunés fut un miracle de votre bonté divine ! On ne vit point un dieu imaginaire lever la tête au-dessus des vagues et leur commander le silence^; mais une lumière surnaturelle entr'ouvrit les nuées : au milieu d'une gloire, on aperçut une femme céleste portant un enfant dans ses bras, et calmant les flots par un sourire 3. Les mariniers se jettent aux genoux de Cymodocée, et confessent Jésus-Christ : première récompense que l'Éternel accorde aux vertus d'une vierge persécutée !
Le vaisseau s'approche doucement de la rive, où s'élevait une chapelle chrétienne abandonnée. On précipite au fond de la mer des sacs remplis de pierres, attachés à un câble de
1. 11 faut avoir été dans une position semblable pour bien juger de la joie et de la terreur dans un pareil moment. Je regrette de n'avoir point la lettre que j 'écrivis à M. de Chateaubriand, mon frère, qui a péri avec son aïeul M. de Malesherbes. J« lui rendais compte de mon naufrage. J'aurais retrouvé dans cette lettre des circonstances qui ont sans doute échappé à ma mémoire, quoique ma mémoire m'ait rarement trompé. (Note de Chateaubriand.)
2. Allusion à latenipête de V Enéide (chant I, v. 127j, où l'on voit Neptune élever au-dessus des eaux sa tète tranquille, placidum caput. Cf. Boileau :
Que Neptune en courroux, s'élevant sur la mer, û'uu mot calme les fluts, mette la paix dans l'air, Délivre les vaisseaux, des syrtes les arrache, C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache.
{Artpoét.,ni, 185.)
3. Le merveilleux chrétien s'oppose ici directement au merveilleux païen. II faut rendre grâce à Chateaubriand d'avoir expulsé la mythologie de notre poésie; mail le merveilleux qu'il emprunte au christianisme vaut-il beaucoup mieux?
Tyr>, et l'ancre sacrée, dernière ressource dans les naufrages. Parvenu à fixer la galère, on se hâte de l'abandonner. Gomme une reine environnée d'une troupe de captifs qu'elle vient de délivrer de l'esclavage, Gymodocée descend à terre, portée sur les épaules des matelots. A l'instant même elle accomplit son vœu. Elle marche à la chapelle en ruine. Les matelots la suivent deux à deux, demi-nus et couverts de l'écume des flots. Soit hasard, soit dessein du Giel, il restait dans cet asile désert une image de Marie à moitié brisée. L'épouse d'Eudore y suspendit son voile tout trempé des eaux de la mer. Gymodocée prenait possession d'une terre réservée à sa gloire * : elle entrait triomphante en Italie.