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SCIENCE ET POESIE

J'aurais en vain multiplié les mots pour faire sentir la disparité des siècles, aussi bien qu'on l'aperçoit par le rapprochement de ces deux voyages 3. Rien ne montre mieux l'esprit, les lumières de l'âge, le caractère des anciens, et surtout celui des Carthaginois, que le journal du sufîète Hannon. L'ignorance de la nature et de la géographie, la superstition, la crédulité, s'y décèlent à chaque ligne. On ne saurait encore s'empêcher de remarquer la barbarie des mainns puniques. Bien que les femmes velues dont ils parlent ne fussent ■vraisemblablement qu'une espèce de singes, il suffisait que l'amiral africain les crût de nature humaine pour rendre son action atroce. Quelle différence entre ce mélange grossier de cruautés et de fables et le bon Cook cherchant des terres inconnues, non pour tromper les hommes, mais pour les éclairer, portant à de pauvres sauvages les besoins de la vie, jurant tranquillité et bonheur sur leurs rives charmantes à ces enfants de la nature, semant parmi les glaces australes les fruits d'un plus doux climat, soigneux du misérable que la tempôte peut jeter sur ces bords désolés, et imitant ainsi, par

1. Chateaubriand cite en note des scènes de l'époque révolutionnaire. Mais peut-on juger du cartotèro d'un peuple par les violences auxquelles le |..;>rte un accès de fureur ?

2. « Il y a dans l'Essai un poitrait parallèle des Français et des Athéniens, qui est une (les pages remarquables, et que l'auteur a replacé depuis ailleurs en l'arrangeant : car c'est lu un de ses procèdes très habituels, et plus faciles à celui qui écrit seulement des pages, et par pnr/cs, qu'à l'écrivain qui compose avec ensemble et méditation des ouvrages véritables. >■> (Sainte-Beuve.)

K Dans le Génie du Christianisme l'auteur n'a reproduit ce morceau que tronqué, et n'en a pris que le dernier paragraphe, le bouquet, qui fait dès lors d'autant plus d'effet qu'il est moins prévu. » (Id.) On trouvera plus loin ce paragraphe retouché.

.3. I,c voyage du Cartliagiuois llannon et celui de l'Anglais Cook. La relation d'Hannon nous est parvenue dans une traduction grecque sous le titre de Périple.

)rdre de son souverain, la Providence, qui prévoit et soulage les maux des hommes; enfin, cet illustre navigateur resserré de toutes parts par les rivages de ce globe, qui n'offre plus de mers à ses vaisseaux, et connaissant désormais la mesure de notre planète, comme le Dieu qui l'a arrondie entre ses mains.

Cependant, il faut l'avouer, ce que nous gagnons du côté des sciences, nous le perdons en sentiments. L'àme des anciens aimait ù se plonger dans le vague infini ; la nôtre est circonscrite par nos connaissances. Quel est l'homme sensible qui ne s'est trouvé souvent à l'étroit dans une petite circonférence de quelques millions de lieues ? Lorsque, dans l'intérieur du Canada, je gravissais une montagne, mes regards se portaient toujours à l'ouest, sur les déserts infréquentés qui s'étendent dans cette longitude. A l'orient, mon imagination rencontrait aussitôt l'Atlantique, des pays parcourus, et je perdais mes plaisirs. Mais, à l'aspect opposé, il m'en prenait presque aussi mal. J'arrivais incessamment à la mer du Sud, de là en Asie, de là en Europe, de là... J'eusse voulu pouvoir dire comme les Grecs : « Et là-bas! là-bas! la terre inconnue, la terre immense ! » Tout se balance dans la nature : s'il fallait choisir entre les lumières de Cook et l'ignorance d'IIannon, j'aurais je crois, la faiblesse de me décider pour la dernière'.

l.On reconnaît lu celte aspiration vers l'infini que Chatcaubi'iunJ a si souvent exprimée cl qui est un des traits les plus caractéristiques de son âme.

Cf. I^éopardi : « Tn vie était alois avec les astres et avec la mer, audacieux enfant de Ligurit: (Cliriitophe Colomb), quand au delà des Colonnes d'Hercule et par delà les rivages où l'on rruyaif sur le soir culeiidro frémir l'onde au plonger du soleil, te confiant aux flots infinis, lu retrouvas le rayon de ce soleil qu'on croyait tombé et le jour qui nait quand pour nous il a disparu. Tout le contraste de la nature fut rompu par toi, cl une terre iuronnuc, immense, servit île trnpli.'i' île gloire à ton voyage rt au< pi'rlls de ton rolour. Ilola-* 1 hélas! Ce monde mieux connu ne s'accroit point, mais plutôt il diminue, et l'éllier rt-soiiuant, la féconde terre et la mer paraissent bien plus vastes au tout petit enfaut qu'au sage. Où sont-ils allés nos songrs fortunés qui nous montraient du ce cùté l'inconnnc retraite d'habit ints inconnus, ou bien le lieu d'abri îles astres durant le jour, ot le lit mystérieux de la jeune Aurore, il los'inimeil caché dn prand astre durant les nuits! Voilà qu'ils se sont év inouis en un inslaiit, et le monde esl figuré sur iino carte étroite; voilà (|ne tou' devient semblable, «t la découverte ne Tait qu'accroilie le néant. »

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