Cl. piifji'S 112 sqq
2. Dans une aulrc leilro, Cliiit'^aubriand comparait Fontanes k Racine.
3. Allusion def plus niérlnntcs. et qui jiiro avec la giindrosidi clievali'rcsque dunt se |iiqiiait Cliat> uuliriunJ.
raie, n'est-ce pas encore au christianisme que l'on doit ce sentiment perfectionné ? N'est-ce pas lui qui, tendant sans cesse à épurer le cœur, est parvenu à répandre de la spiritualité jusque dans le penchant qui en paraissait le moins susceptible ? Et combien n'en a-t-il pas redoublé l'énergie en la contrariant dans le cœur de l'homme ! Le christianisme seul a établi ces terribles combats de la chair et de l'esprit, si favorables aux grands effets dramatiques. Voyez dans Héloïse, la plus fougueuse des passions luttant contre une religion menaçante. Héloïse aime, Héloïse brûle; mais là, s'élèvent des murs glacés ; là, tout s'éteint sous des marbres insensibles ; là, des châtiments ou des récompenses éternelles attendent sa chute ou son triomphe. Didon ne perd qu'un amant ingrat : oh ! qu'Héloïse est travaillée d'un tout autre soin * ! Il faut qu'elle choisisse entre Dieu et un amant fidèle ; et qu'elle n'espère pas détourner secrètement, au profit d'Abeilard, la moindre partie de son cœur : le Dieu qu'elle sert est un Dieu jaloliX, un Dieu qui veut être aimé de préférence ; il punit jusqu'à l'ombre d'une pensée, jusqu'au songe qui s'adresse à d'autres qu'à lui.
Au reste, on sent que ces cloîtres, que ces voûtes, que ces mœurs austères, en contraste avec l'amour malheureux, en doivent augmenter encore la force et la mélancolie. Je suis fâché que madame de Staël ne nous ait pas développé religieusement le système des passions. L3i perfectibilité n'était pas, du moins selon moi, l'instrument dont il fallait se servir pour mesurer des faiblesses. J'en aurais plutôt appelé aux erreurs mêmes de ma vie : forcé de faire l'histoire des songes, j'aurais interrogé mes songes, et si j'eusse trouvé que nos passions sont réellement plus déliées que les passions des anciens, j'en aurais seulement conclu que nous sommes plus parfaits en illusions.
Si le temps et le lieu le permettaient, mon cher ami, j'aurais bien d'autres remarques à faire sur la littérature ancienne. Je
1. Soin. Terme bien plus fort dans k langue classique que dans la nôtre. — Ce morceau sur I^'loïse se retrouve dans le Génie du Christianisme, partie II, livre III, cliap. V.
prendrais la liberté de combattre plusieurs jugements littéraires de madame de Staël.
Je ne suis pas de son opinion touchant la métaphysique des anciens : leur dialectique était plus verbeuse et moins pressante que la nôtre, mais en métaphysique ils en savaient autant que nous.
Le genre humain a-t-il fait un pas dans les sciences morales? non; il avance seulement dans les sciences physiques : encore, combien il serait aisé de contester les principes de nos sciences M Certainement Aristote, avec ses dix catégories qui renfermaient toutes les forces de la pensée, était aussi savant que Bayle et Gondillac en idéologie; mais on passera éternellement d'un système à l'autre sur ces matières : tout est doute, obscurité, incertitude en métaphysique. La réputation et l'influence de Locke ^ sont déjà tombées en Angleterre. Sa doctrine, qui devait prouver si clairement qu'il n'y a point d'idées innées, n'est rien moins que certaine, puisqu'elle échoue contre les vérités mathématiques qui ne peuvent jamais être entrées dans l'âme par les sens. Est-ce l'odorat, le goût, le toucher, l'ouïe, la vue, qui ont démontré à Pythagore que, dans un triangle rectangle, le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés faits sur les deux autres côtés? Tous les arithméticiens et tous les géomètres diront à madame de Staël que les nombres et les rapports des trois dimensions de la matière sont de pures abstractions de la pensée, et que les sens, loin d'entrer pour quelque chose dans ces connaissances, en sont les plus grands ennemis. D'ailleurs, les vérités mathémati(iues, si j'oso le dire, sont innées en nous, par cela seul qu'elles sont éternelles. Or, si ces vérités sont éternelles, elles ne peuvent être que los émanations d'une source de vérité qui existe quelque part. Cette source de vérité ne peut être que Dieu. Donc l'idée de Dieu, dans l'esprit huiiiaiii, est à son tour une idée innée; donc
1. Lcspvini'ipun ili; nos sciences, c'en est justement la partie « klcologiqtic ».
2. (^{îlèhre pliilosuplio anj^lais (1032-170}), qui a excrré une grandie iiilluencc sur la ilircctioii des us|ii'ils an wiii" siorlc. C'est un des fondateurs de la D.-ycliologi6 empirique, un des aucùlros do l'école positiviste.
uotre âme, qui contient des vérités éternelles, est au moins une immortelle substance.
Voyez, mon Cher ami, quel enchaînement de choses, et combien madame de Staël est loin d'avoir approfondi tout cela^. Je serai obligé, malgré moi, de porter ici un jugement sévère. Madame de Staël, se hâtant d'élever un système et croyant apercevoir que Rousseau avait plus pensé que Platon, et Sénèque plus que Tite-Live, s'est imaginé tenir tous les fils de l'âme et de l'intelligence humaine ; mais les esprits pédantesques, comme moi, ne sont point du tout contents de cette marche précipitée. Ils voudraient qu'on eût creusé plus avant dans le sujet; qu'on n'eût pas été si superficiel, et que, dans un livre où l'on fait la guerre à l'imagination et aux préjugés, dans un livre où l'on traite de la chose la plus grave du monde, la pensée de l'homme, on eût moins senti l'imagination, le goût du sophisme, et la pensée inconstante et versatile de la femme ^
Vous savez, mon cher ami, ce que les philosophes nous reprochent, à nous autres gens religieux : ils disent que nous n'avons pas la tête forte. Ils lèvent les épaules de pitié quand nous leur parlons de sentiment moral. Us aemandent qu'est-ce que tout cela prouve? En vérité, je vous avouerai, à ma confusion, que je n'en sais rien moi-même; car je n'ai jamais cherché à me démontrer mon cœur, j'ai toujours laissé ce soin à mes amis. Toutefois n'allez pas abuser de cet aveu, et me trahir auprès de la philosophie. 11 faut que j'aie l'air de
1. Chalcaubriantl l'a-l-il donc approfondi? Dix lignes lui suffisent pour étalilir l'existence île Dieu et l'immortalité de l'âme. Mais quelle est la valeur de cette démonstration si tranchante ?
2. Tout cela m;inque de courtoisie. Mais Chateaubriand attaque dans madame de St;i(H cet espiit do philosophie contre lequel il prend dès maintenant position. Mad.ime de Staël n'est pas seulement une riv;iIo de gluire, elle est aussi une ennemie, l'héritière du xviii' siècle, dont elle leprésontc ks t.ndanccs gi^noreuscmeut humaines. L'auteur de la Litlcrature pourra se rapprocher plus ou miiius du christianisme, mais ne sera jamais catholique. Chateaubriand le sent bien, et voilà s;ins doute ))our(iuoi il no ménage à uu adversaire aussi redoutable ni les insinuations malveillantes, comme plus haut, ni, comme ici, les personnalités acerbes. — Madame do Staël n'en a pas moins la pensée bien plus, vigoureuse et l'esprit bien plus étendu que Chateaubriand : c'est comme écrivain, comme artiste, que celui-ci lui est suiiérieur.
m'entendre, lors même que je ne m'entends pas du tout. On m'a dit, dans ma retraite, que cette manière réussissait. Mais il est bien singulier que tous ceux qui nous accablent de leur mépris pour notre défaut d'argumentation, et qui regardent nos misérables idées comme les habitués de la maison^, oublient le fond même des choses dans le sujet qu'ils traitent; de sorte que nous sommes obligés de nous faire violence, et de penser, au péril de nos jours, contre notre tempérament religieux, pour rappeler à ces penseurs ce qu'ils auraient dû penser 2.
N'est-il pas tout à fait incroyable qu'en parlant de l'avilissement des Romains sous les empereurs, madame de Staël ait négligé de nous faire voir l'influence du christianisme naissant sur l'esprit des hommes? Elle a l'air de ne se souvenir de la religion qui a changé la face du monde qu'au moment de l'invasion des Barbares. Mais, bien avant cette époque, des cris de justice et de liberté avaient retenti dans l'empire des Césars. Et qui est-ce qui les avait poussés, ces cris? les chrétiens. Fatal aveuglement des systèmes! Madame de Staël appelle la folie du martyre ^ des actes que son cœur généreux louerait ailleurs avec transport. Je veux dire de jeunes vierges préférant la mort aux caresses des tyrans, des hommes refusant de sacrifier aux idoles, et scellant de leur sang, aux yeux du monde étonné, le dogme de l'unité de Dieu et de l'immortalité de l'àme : je pense que c'est là de la philosophie !
Quel dut être l'étonnoment de la race humaine, lorsque, au milieu des superstitions les plus honteuses, lorsque tout était
{.Expression de mmlarao do Staël.
2. On ne saurait mieux opposer quo ne le fait Chateaubriand dans ce paragraphe le sentiment moral au rationalisme. Cumme dit Pasi-al, >' le cœur a des raisons que la raison no ronnait pai <>. C'ist cetto miïlliodo toute sontinientali- que suivra l'auteur <lans son Génie du Chrisliani.ima. M.iis qu'il ne |)rélL>iido pas k ôtro ce que madame de Slaiil appelle <i un esprit pcnsr-ur » ; nous trouvons dans son apologie de la religion chri'licnne bcauroup |)lus d'images quo de pensées, et des traits do sensilnlitii beaucoup plus que dos raisons. Rien de faible comme l'argunieutatiou de l'ouvrage et toute la partie dogmatique.
3. .Mais saint P.iul ne pirlo-l il [laa lui-même de la folie rie la croix ? Aussi bien Ghalo iiibriiind altère ù dessein la peoscïe df mailauie de SI ici pour se fair.' plu* beau Jeu.
48 LA VIE ET L CEUVRE DE CUATEAUBRIAND
Dieu excepté Dieu même, comme parle Bossuet, Tertullien fit tout à coup entendre ce symbole de la foi chrétienne : « Le Dieu que nous adorons est un seul Dieu, qui a créé l'univers avec les éléments, les corps et les esprits qui le composent, et qui, par sa parole, sa raison et sa toute-puissance, a transformé le néant en un monde, pour être l'ornement de sa grandeur... 11 est invisible, quoiqu'il se montre partout; impalpable, quoique nous nous en fassions une image ; incompréhensible, quoique appelé par toutes les lumières de la raison... Rien ne fait mieux comprendre le Souverain Être que l'impossibilité de le concevoir : son immensité le cache et le découvre à la fois aux hommes*. »
Et quand le même apologiste osait seul parler la langue de la liberté au milieu du silence du monde, n'était-ce point encore de la philosophie? Qui n'eût cru que le premier Brutus, évoqué de la tombe, menaçait le trône des Tibère, lorsque ces fiers accents ébranlèrent les portiques où venaient se perdre les soupirs de Rome esclave :
« Je ne suis point l'esclave de l'empereur. Je n'ai qu'un maître, c'est le Dieu tout-puissant et éternel, qui est aussi le maître de César... Voilà donc pourquoi vous exercez sur nous toutes sortes de cruautés! Ah! s'il nous était permis de rendre le mal pour le mal, une seule nuit et quelques flambeaux suffiraient à notre vengeance. Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons tout : vos cités, vos îles, vos forteresses, vos camps, vos colonies, vos tribus, vos décuries, vos conseils, le palais, le sénat, le forum; nous ne vous laissons que vos temples-. »
Je puis me tromper, mon cher ami, mais il me semble que madame de Staël, en faisant l'histoire de l'esprit philosophique, n'aurait pas dû omettre de pareilles choses. Cette littérature des Pères, qui remplit tous les siècles depuis Tacite jusqu'à saint Bernard, offrait une carrière immense d'observations. Par exemple, un des noms injurieux que le peuple donnait aux premiers chrétiens, était celui de philosophe. On les