‹ Lectures choisiesChapitre 35 sur 145 · Id.. ibid., cap. xxxvii · texte numérisé non relu

Id.. ibid., cap. xxxvii

appelait aussi athées, et on les forçait d'abjurer leur religion en ces termes : Afpe -où; àôsou;, confusion aux athées. Étrange (lestinte des chrétiens! Brûlés sous Néron, pour cause d'atliéismt; guillotinés sous Robespierre, pour cause de crédulité : lequel des deux tyrans eut raison"? Selon la loi de la ■perfectihtité, ce doit être Robespierre.

On peu', remarquer, mon cher ami, d'un bout à l'autre de l'ouvrage Le madame de Staël, des contradictions singulières. Quelquefois elle paraît presque chrétienne^ , et je suis prêt à me réjouir. Mais l'instant d'après, la philosophie reprend le dessus. TantU inspirée par sa sensibilité naturelle, qui lui dit qu'il n'y a rien de touchant, rien de beau sans religion, elle laisse échapper son âme. Mais tout à coup V argumentation se réveille et vient contrarier les élans du cœur, l'analyse prend la place dt ce vague infini où la pensée aime à se perdre ; QiV entendement cite à son tribunal des causes qui r essor tissaient autrefois à ce vieux siège de la vérité que nos pères gaulois appelaient les entnilles de Vhomme. Il résulte que le livre de madame de Staël est pour moi un mélange singulier de vérités et d'erreurs. Ainsi, lorsqu'elle attribue au christianisme la mélancolie qui règne dans le génie des peuples modernes, je suis absolument de son avis; mais quand elle joint à cette cause je ne sais qutlle maligne influence du Nord, je ne reconnais plus l'auteut qui me paraissait si judicieux auparavant. Vous voyez, mon cher ami, que je me tiens dans mon sujet, et que je passe maintenant à la littérature moderne.

La religion des Hébreux, née au milieu des foudres et des éclairs, dans les bois d'Horeb et de Sinaï, avait je ne sais quelle tristesse formidable. La religion chrétienne, en retenant ce que celle de Moïse avait de sublime, en a adouci les

1. En effet, dès la Littérattire, madame do Staél niaiiifesle ses sympatliies pour la religion chrétienne, mais A romlilion d'en retrancher ce qu'elle appelle les inventions sacerdotales, l'ius tard, dans C Allemagne, elle fera du chri>lianisnie « la source même du génie moderne ». Sa conception religieuse sera pourtant, môme alors, bien dilTer.nto de celle de Chateaubriand. La religion ilc midamc de Staël .sera une religion toute d'esprit et do senlimeiil, qui n'a besoin ni de pompes ui do symboles. " Le sanctnaiie du christianisme, dira-t-elle, est au fond de l'Ame. » l'Ius profondt'mcnt religieuse que Cliateaubriaml, elle l'est surtout par le cœur, comme Chateaubriand uar l'imaj^ination.

autres traits. Faite pour les misères et pour les besoins de notre cœur, elle est essentiellement tendre et mélancolique. Elle nous représente toujours l'homme comme un voyageur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes, et qui ne se repose qu'au tombeau. Le Dieu qu'elle offre à nos adorations est le Dieu des infortunés; il a souffert lui-même, les enfants et les faibles sont les objets de sa prédilection, 3t il chérit ceux qui pleurent.

Les persécutions qu'éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent sans doute leur penchant aux mMitations sérieuses. L'invasion des Barbares mit le comble a. tant de calamités, et l'esprit humain en reçut une impression de tristesse qui ne s'est jamais effacée. Tous les liens qu' attachent à la vie étant brisés à la fois, il ne resta plus que Dieu pour espérance, et les déserts pour refuge. Comme au temps du déluge, les hommes se sauvèrent sur le sommet des montagnes, emportant avec eux les débris des arts et de la civilisation. Les solitudes se remplirent d'anachorètes qui vêtus de feuilles de palmier, se dévouaient à des pénitences sans fin pour fléchir la colère céleste. De toutes parts s'élevèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde, et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de l'existence que de s'exposer à les voir cruellement trahis. Une prodigieuse mélancolie dut être le fruit de cette vie monastique; car la mélancolie s'engendre du vague des passions \ lorsque ces passions, sans objet, se consument d'elles-mêmes dans un cœur solitaire.

Ce sentiment s'accrut encore par les règles qu'on adopta dans la plupart des communautés. Là, des religieux bêchaient leurs tombeaux, à la lueur de la lune, dans les cimetières de leurs cloîtres ; ici, ils n'avaient pour lit qu'un cercueil ; plusieurs erraient comme des ombres sur les débris de Memphis et de Babylone, accompagnés par des lions qu'ils avaient apprivoisés au son de la harpe de David. Les uns se con-

1. Dans le Géme du Christianisme, un chaiiitre intitulé Du vagw' des pussions reprcuil li-s mêmes idées qu'exprime ici ChateaubriaaJ, et souvent les mêmes

exprcsbioas.

damnaient à un perpétuel silence; les autres répétaient, dans un éternel cantique, ou les soupirs de Job, ou les plaintes de Jérémie, ou les pénitences du roi-prophète. Enfin les monastères étaient bâtis dans les sites les plus sauvages : on les trouvait dispersés sur les cimes du Liban, au milieu des sables de l'Egypte, dans l'épaisseur des forêts des Gaules et sur les grèves des mers Britanniques. Oh ! comme ils devaient être tristes, les tintements de la cloche religieuse qui, dans le calme des nuits, appelaient les vestales aux veilles et aux prières, et se mêlaient, sous les voûtes du temple, aux derniers sons des cantiques et aux faibles bruissements des flots lointains! Combien elles étalent profondes, les méditations du solitaire qui, à travers les barreaux de sa fenêtre, rêvait à l'aspect de la mer, peut-être agitée par l'orage ! la tempête sur les flots, le calme dans sa retraite ! des hommes brisés par des écueils au pied de l'asile de la paix! l'infini de l'autre côté du mur d'une cellule, de même qu'il n'y a que la pierre du tombeau entre l'éternité et la vie!... Toutes ces diverses puissances du malheur, de la religion, des souvenirs, des mœurs, des scènes de la nature, se réunirent pour faire du génie chrétien le génie même de la mélancolie.

Il me paraît donc inutile d'avoir recours aux barbares du Nord pour expliquer ce caractère de tristesse que madame de Staël trouve particulièrement dans la littérature anglaise et germanique, et qui pourtant n'est pas moins remarquable chez les maîtres de l'école française. Ni l'Angleterre, ni l'Allemagne n'a produit Pascal et Bossuet, ces deux grands modèles de la mélancolie^ en sentiments et en pensées.

Mais Ossian, mon cher ami, n'est-il pas la grande fontaine du Nord où tous les bardes se sont enivrés de mélancolie, de môme que les anciens peignaient Homère sous la figure d'un grand fleuve où tous les petits fleuves venaient remplir leurs urnes? J'avoue que cette idée de madame de Staël me plaît

1 . Ce mol con\icnl-il hicn i Pascal? Quant à Bossuft, aucun pénie ii':i étt^ moins mélancolique %\ l'on ncveulpasenicndrc parla tout aulrc chose que mailamcMle StiipJ. Cr. cr'pcnilunt, pages 140 sqq., le morceau intitulé Possuel orateur, nolaniment à la page lit.

52 LA VIE ET l'œuvre DE CHATEAUBRIAND

fort. J'aime à me représenter les deux aveugles : l'un sur la cime d'une montagne d'Ecosse, la tête chauve, la barbe humide, la harpe à la main, et dictant ses lois, du milieu des brouillards, atout le peuple poétique de la Germanie; l'autre assis sur le sommet du Pinde, environné des Muses qui tiennent sa lyre, élevant son front couronné sous le beau ciel de la Grèce, et gouvernant avec un sceptre orné de lauriers la patrie du Tasse et celle de Racine.

« Vous abandonnez donc ma cause? » allez-vous vous écrier ici. Sans doute, mon cher ami; mais il faut que je vous en dise la raison secrète : cest guOssian lui-même est chrétien. Ossian chrétien ! Convenez que je suis bien heureux d'avoir converti ce barde, et qu'en le faisant entrer dans les rangs de la religion, j'enlève un des premiers héros à l'âge de la mélancolie.

Il n'y a plus que les étrangers qui soient encore dupes d'Ossian. Toute l'Angleterre est convaincue que les poèmes qui portent ce nom sont l'ouvrage de M. Macpherson lui-même. J'ai été longtemps trompé par cet ingénieux mensonge ; enthousiaste d'Ossian comme un jeune homme que j'étais alors, il m'a fallu passer plusieurs années à Londres parmi les gens de lettres, pour être entièrement désabusé. Mais enfin je n'ai pu résister à la conviction, et les palais de Fingal se sont évanouis pour moi, comme beaucoup d'autres songes....

Et, pour dire la vérité, il est même incroyable qu'on ait pu se tromper sur l'auteur des poèmes d'Ossian. L'homme du xviii® siècle y perce de toutes parts. Je n'en veux pour exemple que l'apostrophe du barde au soleil :« 0 soleil, lui dit-il, qui cs-tu? d'où viens-tu? où vas-tu? ne tomberas-tu point un jour, etc.? »

Madame de Staël, qui connaît si bien l'histoire de l'entendement humain, verra qu'il y a là dedans tant d'idées complexes sous les rapports moraux, physiques et métaphysiques, qu'on ne peut presque sans absurdité les attribuer à un sauvage. En outre, les notions les plus abstraites du temps, de la durée, de Vétcndue, se retrouvent à chaque page d'Ossian. J'ai vécu parmi les sauvages de l'Amérique, et j'ai remarqué qu'ils parlent souvent des temps écoulés, mais jamais des temps à naître. Quelques grains de poussiôro au fond du tombeau leur restent

en témoignage de la vie dans le néant du passé ; mais qui peut leur indiquer l'existence dans le néant de l'avenir? Cette anticipation du futur, qui nous est si familière, est néanmoins une des plus fortes abstractions où la pensée de l'homme soit arrivée. Heureux toutefois le sauvage qui ne sait pas, comme nous, que la douleur est suivie de la douleur, et dont l'âme, sans souvenir et sans prévoyance, ne concentre pas en ellemême, par une sorte d'éternité douloureuse, le passé, le présent et l'avenir I

Mais ce qui prouve incontestablement que M. Macpherson est l'auteur des poèmes d'Ossian, c'est la perfection, ou le beau idéal de la inorale dans ces poèmes. Ceci mérite quelque développement*.

Le beau idéal est né de la société. Les hommes très près de la nature ne le connaissent pas. Ils se contentent dans leurs chansons de peindre exactement ce qu'ils voient. Mais, comme ils vivent au milieu des déserts, leurs tableaux sont toujours grands et poétiques. Voilà pourquoi vous ne trouverez point de mauvais goût dans leurs compositions. Mais aussi elles sont monotones, et les sentiments qu'ils expriment ne vont pas jusqu'à l'héroïsme.

Le siècle d'Homère s'éloignait déjà de ces premiers temps. Qu'un sauvage perce un chevreuil de sa flèche; qu'il le dépouille au milieu des forêts; qu'il étende la victime sur les charbons du tronc d'un chêne, tout est noble dans cette action. Mais dans la tente d'Achillo il y a déjà des bassins, des broclies, des couteaux. Un instrument de plus, et Homère tombait dans la bassesse des descriptions allemandes; ou bien il fallait qu'il cherchât le beau idéal physique, en commençant à cacher. Remarquez bien ceci. L'explication suivante va tout éclaircir.

A mesure que la société multiplia les besoins et les commodités de la vio, les poètes apprirent ([u'ils ne devaient plus, comme par le passé, peindre tout aux yeux, mais voiler certaines parties du tableau. Ce premier pas fait, ils virent encore

I. Li! ilévolo|)p(,'ini-iit (|iii va suivre se roiroiive, plus ou moins luoiliné, dans lo Cénii; du Christianisme, pailio II, livro 11, c-li;ip. xi.

54 LA VIE ET L ŒUVRE DE CeATEAUBRIAND

qu'il fallait choisir; cnàuite que la chose choisie était suscep' tible d'une forme plus belle et d'un plus bel elîet dans telle ou telle position. Toujours cachant et choisissant, retranchant ou a j outant, ils se trouvèrentpeu àpeu dans des formes qui n'étaient plus naturelles, mais qui étaient plus belles que celles de la nature ; et les artistes appelèrent ces formes le beau idéal. On peut donc définir le beau idéal Vart de choisir et de cacher^.

Le beau idéal moral se forma comme le beau idéal physique. On déroba à la vue certains mouvements de l'àme, car l'âme a i^es honteux besoins et ses bassesses comme le corps. Et je ne l)uis m'empècher de remarquer que l'homme est le seul de tous les êtres vivants qui soit susceptible d'être représenté plus parfait que nature et comme approchant de la Divinité. On ne s'avise pas de peindre le beau idéal d'un aigle, d'un lion, etc. Si j'osais m'élever jusqu'au raisonnement, mon cher ami, je vous dirais que j'entrevois ici une grande pensée de l'Auteur des êtres et une preuve de notre immortalité.

La société où la morale atteignit le plus vite tout son développement dut atteindre le plus tôt au beau idéal des caractères. Or c'est ce qui distingue éminemment les sociétés formées dans la religion chrétienne. C'est une chose étrange, et cependant rigoureusement vraie, qu'au moyen de l'Évangile la morale avait acquis chez nos pères son plus haut point de perfection, tandis qu'ils étaient de vrais barbares dans tout le reste.

Je demande à présent où Ossian aurait pris cette morale parfaite qu'il donne partout à ses héros ? Ce n'est pas dans sa religion, puisqu'on convient qu'il n'y a point de religion dans ses ouvrages ? Serait-ce dans la nature même ? et comment le sauvage Ossian, sur un rocher delà Galédonie, tandis que tout était

i. Les idéalistes né moatrent que ce qu'il y a de l)eau et de « noble » dans le momie . I,es réalistes ne prétendent point tout montrer ; eux aussi sont bien obligés à abstraire, l'an no pouvant reproduire intégralement la nature, sous peine de se conlondic avec elle; mais il y a cette différence entre l'art idéaliste it l'art réaliste, que le premier subordonne sou « choix » à la préoociiputioii du beau et le seconda celle du caractéristique. Je parle ici d'un réalisme qui no peint pas de parti pris ce que l'homme et la socièt.i humaine peuvent lui présenter de plus abj<Mt et de plus vil. Notre réalisme, celui des quinze ou vingt dernières années, a été vicié paf un matéiiali-ime cynique et par un pcssimitmo malsain que n'implique point sa conception artistique.

cruel, barbare, sanguinaire, grossier autour de lui, serait-il arrivé en quelques jours à des connaissances morales que Socrate eut àpeine dans les siècles les plus éclairés de la Grèce, et que l'Évangile seul a révélées au monde, comme le résultat de quatre mille ans d'observations sur le caractère deshommes"?....

Si j'allais maintenant, mon cher ami, suivre madame de Staël dans le siècle de Louis XIV, c'est alors que vous me reprocheriez d'être tout à fait extravagant. J'avoue que, sur ce sujet, je suis d'une superstition ridicule. J'entre dans une sainte colère quand on veut rapprocher les auteurs du xvni® siècle des écrivains du xvn« : et même à présent que je vous en parle, ce seul souvenir est prêt à m'emporter la raison hors des gonds, comme dit Biaise Pascal. Il faut que je sois bien séduit par le talent de madame de Staël pour rester muet dans une pareille cause'.

Mon ami, nous n'avons pas d'historiens, dit-elle. Je pensais que Bossuet était quelque chose ! Montesquieu lui-même lui doit son livre de la Grandeur et de la Décadence de VEmpire romain, dont il a trouvé l'abrégé sublime dans la troisième partie du Discours sur l'Histoire universelle. Les Hérodote, les Tacite, les Tite-Live sont petits, selon moi, auprès de Bossuet; c'est dire assez que les Guichardin^, les Mariana^, les Hume*,

1. Dans le Génie dit Christianisme, Cliateaubriaud développei-a ses vues el rendra, le premier, au xvn» siècle littéraire sa place et son rang. <i 11 n'est plus temps (le se 11- dissimuler, écrira-t-il, les écrivains île notre âge ont été en g 'n 'rai placés trop haut. » Mais quelles sont, d'aprè.s lui, les causes de leur infériorité? Ces causes, il les réduit h une seul», l'irréligion, et en cela, s'il dit chemiu faisant de bonnes vérités, il n'en est pas moins homme de parti pris. — Maintenant, sans contester que Bossuet et Raciue n'ont pas leurs pareils au wui' siècle, nous ajouterons que la supériorité du xvn' siècle [lour tnut ce qui tient à la forme dérive en grande partie de ce que son esprit s'est de toute part borné. « Si, laissant la forme et allant au fond, on avait ;"i choisir pour son propre rommorce des esprits fermes, désabusés, guéris des préventious originelles, enhardis à jugiT avec étendue et lilierté de toutes choses, c'est encore dans le s ecle ouvert sous la présidence de Kont'nelle (pr.jn en trouverait le plus. » (Sainte-Beuve.)

2. Historien italien, né X Florence en 1481, mort en 1540, auteur d'une /iistoire de l'Italie de 1490 à 1534.

3. Historien espagnol, né à Talavera do la Reina en i55C, mort eu liiJ3, auteur d'une llistnire gnOralf d'Espayne.

4. l'hiloso{ihi' et histnrii'n anglais, né à (Edimbourg en 1711, mort en 177r>, auteur d'une! //isloire du l' Anglrlprre sonx les Sluar/.i (1754-56;, d'une Histoire dû la maison du Tudor (1759), d'une Ilisloire de l'Angleterre au moyen âge (I76J).

les Robertson', disparaissent devant lui. Quelle revue il fait de la terre ! Il est en mille lieux à la fois : patriarche sous le palmier de Tophel, ministre à la cour de Babylone, prêtre à Memphis, législateur à Sparte, citoyen à Athènes et à Rome, il change de temps et de places à son gré; il passe avec la rapidité et la majesté des siècles. La verge de la loi à la main, avec une autorité incroyable, il chasse pêle-mêle devant lui et juifs et gentils au tombeau; il vient enfin lui-même à la suite du convoi de tant de générations, et, marchant appuyé sur Isaïe et sur Jérémie, il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain ^. ~ Sans religion on peut avoir de l'esprit, mais il est presque impossible d'avoir du génie ^ ; qu'ils me semblent petits, la plupart de ces hommes du xvni^ siècle, qui, au lieu de l'instrument infini dont les Racine et les Bossuet se servaient pour trouver la note fondamentale de leur éloquence, emploient l'échelle d'une étroite philosophie, qui subdivise l'âme en degrés et en minutes, et réduit tout l'univers, Dieu compris, à une simple soustraction du néant 1

Tout écrivain qui refuse de croire en un Dieu, auteur de l'univers et juge des hommes, dont il a fait l'àme immortelle, bannit l'infini de ses ouvrages. Il enferme sa pensée dans un cercle de boue, dont il ne saurait plus sortir. 11 ne voit plus rien de noble dans la nature. Tout s'y opère par d'impurs moyens de corruption et de régénération. Le vaste abîme n'est qu'un peu d'eau bitiimeuse ; les montagnes sont de petites

1. HistMiien écossais, né à Borthwick en 1721, mort en 1793, auteur d'une Histoire d'Ecosse pendant les ràijnes de Marie ut du roi Jacques Vf, d'une Histoire lie Charles-Quint, d'une Histoire d'Amérique.

2. Est-ce bien de ce ton qu'il sied de célébrer un historien? -• Sans doute lîossuet (st « quelque chose », il est un incomparable orateur; mais, quelque génie liistorique dont témoignent les belles parties de son Discours, il n'y est historien que dans la mesure où un tliéologion peut l'être en se proposant, comme lui-même le dit, de démontrer le catholicisme aux incrédules.

3. Le mot se retrouve dans le Génie du Christianisme. De so3 côté, Daunou disait qu' « il n'y a de gi'^nie que dans une âme républicaine ». Ces assertions tranchantes dénotent le p;irti |.ris. II suffit de rappeler à Gliati'.\ul)riand, je ne dis même jias Shakespeare, dont il veut faire un catholique, mais ses conlemporaius G<x-tho ou Byron, et taut d'autres.

protubérances de pierres calcaires ou vitrescibles. Ces deux admirables flambeaux des cieux, dont l'un s'éteint quand l'autre s'allume, afin d'éclairer nos ti^avaux et nos veilles, ne sont que deux masses pesantes formées au hasard par je ne sais quelle agrégation fortuite de matière. Ainsi, tout est désenchanté, tout est mis à découvert par l'incrédule : il vous dira même qu'il sait ce que c'est que l'homme ; et, si vous voulez l'en croire, il vous expliquera d'où vient la pensée, et ce qui fait que votre cœur se remue au récit d'une belle action; tant il a compris facilement ce que les plus grands génies n'ont pu comprendre ! Mais approchez et voyez en quoi consistent les hautes lumières de la philosophie ! Regardez au fond de ce tombeau; contemplez ce cadavre enseveli, cette statue du néant, voilée d'un linceul : c'est tout l'homme de l'athée.

Voilà une lettre bien longue, mon cher ami, et cependant je ne vous ai pas dit la moitié des choses que j'aurais à vous dire.^

On m'appellera capucin, mais vous savez que Diderot aimait fort les capucins. Quant à vous, en votre qualité de poète, pourquoi seriez-vous effrayé d'une barbe blanche? Il y a longtemps qu'Homère a réconcilié les Muses avec elle. Quoi qu'il en soit, il est temps de mettre fin à cette épître. Mais, comme vous savez que nous autres papistes avons la fureur de vouloir convertir notre prochain, je vous avouerai en confidence que je donnerais beaucoup de choses pour voir madame de Staël se ranger sous les drapeaux de lu religion. Voici ce que j'oserais lui dire si j'avais l'honneur de la connaître :

« Vous êtes sans doute une femme supérieure : votre tête est forte, et votre imagination quelquefois pleine de charmes. Mais, malgré tous ces avantages, votre ouvrage est bien loin d'être ce (lu'il aurait pu devenir. Le style en est monotone, sans mouvement, et trop mêlé d'expressions métaphysi(jui-s, Le sophisme des idées repousse, l'érudition ne satisfait jias. et le cœur surlout est trop sacrifié à la pensée. D'où provion-

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