‹ Lectures choisiesChapitre 36 sur 145 · Tuul lu Giinic du C/irisl'.aiiismc y passerait · texte numérisé non relu

Tuul lu Giinic du C/irisl'.aiiismc y passerait

58 LA VIE ET l'œuvre DE CHATEAUBRIAND

nent ces défauts? de votre philosophie. C'est la partie éloquente 1 qui manque essentiellement à votre ouvrage. Or, il n'y a point d'éloquence sans religion. L'homme a tellement besoin d'une éternité d'espérance, que vous avez été obligée de vous en former une sur la terre par votre système de perfectibilité, pour remplacer cet infini, que vous refusez de voir dans le ciel. Si vous êtes sensible à la renommée, revenez aux idées religieuses ^. Je suis convaincu que vous avez en vous le germe d'un ouvrage beaucoup plus beau que tous ceux que vous nous avez donnés jusqu'à présent. Votre talent n'est qu'à demi développé; la philosophie l'étoufîe : et si vous demeurez dans vos opinions, vous ne parviendrez point à la hauteur où vous pouviez atteindre, en suivant la route qui a conduit Pascal, Bossuet et Racine à l'immortalité. »

Voilà comme je parlerais à madame de Staël sous les rapports de la gloire. Quand je viendrais à l'article du bonheur, pour rendre mes sermons moins ennuyeux, je varierais ma manière. J'emprunterais cette langue des forêts quijn'est permise en ma qualité de sauvage. Je dirais à ma néophyte :

« Vous paraissez n'être pas heureuse : vous vous plaignez souvent, dans votre ouvrage, de manquer de cœurs qui vous entendent. Sachez qu'il y a de certaines âmes qui cherchent en vain dans la nature les âmes auxquelles elles sont faites pour s'unir, et qui sont condamnées par le grand Esprit à une sorte de veuvage éternel.

« Si c'est là votre mal, la religion seule peut le guérir. Le moi philosophie, dans le langage de l'Europe, me semble correspondre au mot solitude dans l'idiome des sauvages. Or, comment Id philosophie remplira-t-elle le vide de vos jours? Gomblet-on le désert avec le désert ?

« 11 y avait une femme des monts Apalaches qui disait : II

1. Ce que nous admirons au contraire cliez ma'iame de Staël, c'est une éloqueuce ardcatc et généreuse, qui vient du cœur.

2. Keveiifr au christi^inismc dans l'intérêt de sa retionimôe! Madame de Staël est au fond, nous l'avons dit, plus religieuse que Chateaubriand ; et comme Chateauljriand lui laisse ici beau jeu pour le suspecler do ne se faire l'orateur du christianisme que parce qu'il a vu dans ce rôle le plus g!ori«ux emploi de son génie l

n'y a poînt de bons Génies, car je suis malheureuse, et tous les habitants des cabanes sont malheureux. Je n'ai point encore rencontré d'homme, quel que fût son air de félicité, qui n'entretînt une plaie cachée. Le cœur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alachua : la surface vous en paraît calme et pure ; mais lorsque vous regardez au fond du bassin tranquille, vous apercevez un large crocodile que le puits nourrit dans ses ondes '.

'( La femme alla consulter le jongleur du désert de Scambre pour savoir s'il y avait de bons Génies. Le jongleur lui répondit : « Roseau du fleuve, qui est-ce qui t'appuiera s'il n'y a pas « de bons Génies? Tu dois y croire par cela seul que tu es mal- « heureuse. Que feras-tu de la vie si tu es sans bonheur, et « encore sans espérance? Occupe-toi, remplis secrètement la « solitude de tes jours par des bienfaits. Sois l'astre de l'infor- « tune; répands tes clartés modestes dans les ombres; sois « témoin despleurs qui coulent en silence, et que les misérables « puissent attacher les yeux sur toi sans être éblouis. Voilà le « seul moyen de trouver ce bonheur qui te manque. Le grand « Esprit ne t'a frappée que pour te rendre sensible aux maux de « tes frères, et pour que tu cherches à les soulager. Si notre « cœur est comme le puits du crocodile, il est aussi comme ces « arbres qui ne donnent leur baume pour les blessures des M hommes que lorscjuc le fer les a blessés eux-mêmes. »

« Le jongleur du désert de Scambre, ayant ainsi parlé à la femme des monts Apalachcs, rentra dans le creux de son rocher. •

Adieu, mon cher ami, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.

{V Auteur du Génie du Christianisme.)

. Nous retrouverons cette liguri' dans Atata, page 85.

PR!':FACE de la PHEMIEriE EDITION

On voit par la lettre précédente ^ ce qui a donné lieu à la publication d'Atala avant mon ouvrage sur le Génie du Christianhme, dont elle fait partie. Il ne me reste plus qu'à rendre compte de la manière dont cette histoire a été composée.

J'étais encore très jeune lorsque je conçus l'idée de faire Vépopée de l'homme de la nature, ou de peindre les mœurs des sauvages, en les liant à quelque événement connu. Après la découverte de l'Amérique, je ne vis pas de sujet plus intéressant, surtout pour les Français, que le massacre de la colonie des Natchez à la Louisiane en 1727. Toutes les tribus indiennes conspirant, après deux siècles d'oppression, pour rendre la liberté au nouveau-monde, me parurent offrir un sujet presque

1. La lettre dont il s'agit ici avait été publiée dans le Journal des Débats et dans le Publiciste ilSOO); la voici:

u Citoyen,

« Dans mou ouvrage sur le Génie du Christianisme, ou les Beautés de la religion chrétit^nne, il se trouve une partie entière consacrée à la poétique du Christiiuiisme. Celte partie se divise en quatre livres : poésie, beaux-arts, littérature, hnrmonies de la religion avec les scènes de la nature et les passions du cœur luimaiu. Dans ce livre, j'examine plusieurs sujets qui n'ont pu entrer dans les précédents, tels que les elTets des ruines gothiques comparées aux autres sortes de ruines, les sites des monastères dans la solitude, etc. (Je livre est terminé par une anecdote extraite de mes Voyages en Amériqw, et écrite sous les huttes mêmes des sauvages ; elle "st intitulée Atala, etc. Quelques épreuves de cette pelile liistoiic s'étunt trouvées égarées, pour prévenir un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé de l'imprimer à part, avant mon grand ouvrage.

Il Si vous vouliez, citoyen, me taire le plaisir de pul)lier ma lettre, vous nie rendriez un important service.

Il J'ai l'houueur d'être, etc. »

aussi heureux que la conquête du Mexique. Je jetai quelques fragments de cet ouvrage sur le papier ; mais j e m'aperçus bientôt que je manquais des vraies couleurs, et que, si je voulais faire une image semblable, il fallait, à l'exemple d'Homère, visiter les peuples que je voulais peindre.

En 1789, je fis part à M. de Malesherbes du dessein que j'avais de passer en Amérique, Mais désirant en même temps donner un but utile à mon voyage, je formai le dessein de découvrir par terre le passage tant recherché, et sur lequel Cook même avait laissé des doutes. Je partis, je vis les solitudes américaines, et je revins avec des plans pour un second voyage, qui devait durer neuf ans. Je me proposais de traverser tout le continent de l'Amérique septentrionale, de remonter ensuite le long des côtes, au nord de la Californie, et de revenir par la baie d'Hudson, en tournant sur le pôle. M. de Malesherbes se chargea de présenter mes plans au Gouvernement, et ce fut alors qu'il entendit les premiers fragments du petit ouvrage que je donne aujourd'hui au public. La Révolution mit fin à tous mes projets. Couvert du sang de mon frère unique, de ma belle-sœur, de celui de l'illustre vieillard leur père \ ayant vu ma mère et une autre sœur pleine de talents mourir des suites du traitement qu'elles avaient éprouvé dans les cachots, j'ai erré sur les terres étrangères, où le seul ami que j'eusse conserve s'est poignardé dans mes bras.

De tous mes manuscrits sur l'Amérique, je n'ai sauvé que quelques fragments, en particulier A<<j/a, qui n'était elle-même qu'un épisode des Nntchez. Atala a été écrite dans le désert, et sous les hultes des sauvages. Je ne sais si le public goûtera cette histoire, qui sort de toutes les routes connues -, et qui présente une nature et des mœurs tout à fait étrangères à l'Europe. II n'y a point d'aventure dans Atala. C'est une sorte

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