‹ Lectures choisiesChapitre 37 sur 145 · I. Malesliorljus · texte numérisé non relu

I. Malesliorljus

1. Chateaubriaud |iar;iit oublier Paul et Virginie. — « Atala toinI)uDt au milieu (le la littoiatun; de l'Empire » de celte école classique, vieille rajeunie dont lu seule vue inspirait l'ennui, était une sorte do production d'un genre inconnu. On ne sav.iit si l'on devait la classer parmi les inonstriiosilt's ou parmi les bcautcs; était-elle Tioi goiie ou Vénus ? I,cs académiciens assemblés dissertèrent doctement sur son sexe et sur -a nature... Lf vieux siècle la repoussa, le nouveau l'accueillit.» (Métn. d'oulrc-lombe.)

de poème, moitié descriptif, moitié dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude, et dans le tableau des troubles de l'amour, au milieu du calme des déserts. J'ai essayé de donner à cet ouvrage les formes les plus antiques; il est divisé en prologue, récit et épilogue. Les principales parties du récit prennent une dénomination, comme les chasseurs, les laboureurs, etc. ; et c'était ainsi que dans les premiers siècles de la Grèce les Rhapsodes chantaient sous divers titres les fragments de l'Iliade et de l'Odyssée,

Je dirai aussi que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes : il me semble que c'est une dangereuse erreur avancée, comme tant d'autres, par Voltaire, que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. Il y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur, et qui déchire le cœur bien autrement que l'Enéide. On n'est point un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que dedouleur^.

C'est Priam, disant à AchiUe :

'Avopô; TiaiSoçovo'.o tioxI ax6(J.a y.etp' ôpéYSoGa.,

Juge de l'excès de mon malheur, puisque je baise la main qui a tué mon fiis.

C'est Joseph s'écriant :

Ego sum Joseph, frater vester, quem vendidistis in JEgyptiim.

Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu pour l'Egypte.

Voilà les seules larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre. Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent

1. u Nous saisissons, dit Sainte-Beuve, un côtt' nouveau et tout à l'ait inuttciuiu dans Celle Poétique devrai poète qu'apportait l'auteur d'.A^a^i ; c'est le côtp d'art élevé, revenant i l'autique, sortant decidoment du Diderot, du Marmontol et de tout ce procédé vulgaire au fond, prosaïque, dont le xviii* siècle et Voltaiic luimême, si plein de tact personnel, de tact social, et Rousseau, si plein de chaleur et de sensibilitr- naturelle, n'avaient pas su s'alTrauchir dans la composition. Nous avons alfaire ici à quelqu'uu qui a lu la Bible, qui a lu Homère, et qui eu a senti la grandeur ; qui essayera d'en reproduire les ell'ets à sa manière et moyennant transposition ; (|ui cherchera et soignera avant tout la noblesse de la ligne, du contour, de l'atlitudo, et qui aspirera à faire passer dans ses tableaux quelque ciiose du loufUe sophocléeu. »

point leurs traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret dessein de s'embellira

Au reste, jo ne suis point, comme Rousseau, un enthousiaste des sauvages ^ ; et, quoique j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s'en louer 3, je ne crois point que la, pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide, partout où j'ai eu occasion de la voir *. Bien loin d'être d'opinion que l'homme qui pense soit un animal dépravé, je crois que c'est la pensée qui fait l'homme. Avec ce mot de nature, on a tout perdu °. Peignons la nature, mais la belle nature : l'art ne doit pas s'occuper de l'imitation des monstres.

11 me reste une chose à dire : je ne sais par quel hasard une lettre que j'avais adressée à M. de Fontanes a excité l'attention du public beaucoup plus que je ne m'y attendais ^.

On m'a dit que la femme célèbre dont l'ouvrage formait le sujet de ma lettre, s'est plainte d'un passage de cette lettre. Je prendrai la liberté de faire observer que ce n'est pas moi qui ai employé le premier l'arme que l'on me reproche, et qui m'est odieuse; je n'ai fait que repousser le coup qu'on portait à un homme dont je fais profession d'admirer les talents, et d'aimer tendrement la personne''. Mais dès lors que j'ai

1. Ces derniers mots trahi'^seat ce qu'il y eut toujours en Cliateaul)riand de virtuosité factii'o. On sent partout chez lui la recherche de l'effet ; il veut s'imposer à notre admiration. Chatoanbriand est un artiste, et, même s'il est sincère, il ne faut lui demander qu'une sincérité artistique.

2. 11 ne Vfi-^t plus, il ne peut plus l'être depuis sa convergion au christianisme: mais il l'a étr, et il ne devrait pas l'oublier.

3. « Voilà le ton d'.iigrcur et de dénigrement qui commence. » (Sainte-BeuTe.) A. Rappelons à Cliatoaubriund sa Nuit chez les sauvages. Cf. pages 2.") sqq.

5. IJovenu cliroticu, l'autour d'Alain se retourne contre le « naturalisme « de Rousseau, si profondr-ment en désaccord avec l'esprit même du ehrtstlanigmo. Ce qu'on peut lui reprocher, c'est de ne pas faire ici son mea culpa. Il le prend d'un air bien haut avec une doctrine qui lui inspirait naguère des pages si éloquentes.

(j. « ("ette boutade (bi lettre .\ Fontanes) me fit tout à coup sortir de l'ombre; ce que n'avaif'nt pu laiiu riies d''ux gros vuluraos sur les réiolulioiis, quelques pages d'un journal le firent. Ma tèto se montrait un peu au-dessus de robscurili'-. » {Mém. d'oulre-tumbe.)

7. fluoi <|u'ii eu dise, Chateaubriand ne nous fera pas croire qu'il a écrit sa lettre à Fonlaues pour remplir un devoir d'amitié. Non, il a voulu saisir l'oc^'asion favorabbj ilo pren Iro position contre la " philosophie », dont 1 auteur de la Littérature était alors le plus illustre représentant.

offensé, j'ai été trop loin : qu'il soit donc tenu pour effacé, ce passage. Au reste, quand on a l'existence brillante et les talents de madame de Staël, on doit oublier facilement les petites blessures' que nous peut faire un solitaire, et un homme aussi ignoré que je le suis ^.

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