Ces pcrroqucts-là sont, purait-il, inconnus dans le pays
naux de feu, grimpent en circulant au haut des cyprès ; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides, et des serpentsoiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois, en s'y balançant comme des lianes.
Si tout est silence et repos dans les savanes de l'autre côté du fleuve, tout ici, au contraire, est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissements d'animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits; des bruissements d'ondes, de faibles gémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer ces solitudes, à balancer ces corps flottants, à confondre ces masses de blanc, d'azur, de vert, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures, alors il sort de tels bruits du fond des forêts, il se passe de telles choses aux yeux, que j'essayerais en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs primitifs de la nature i.
L\ SCi:>E DE L'on AGE 3
« Quand nous rencontrions un fleuve, nous îc passions sur' un radeau ou à la nage. Atala appuyait une de ses mains sur mon épaule; et, comme deux cygnes voyageurs, nous traversions ces ondes solitaires.
« Souvent, dans les grandes chaleurs du jour, nous cherchions un abri sous les mousses des cèdres. Presque tous les arbres de la Floride, en particulier le cèdre et le chêne vert, sont couverts d'une mousse blanche qui descend de leurs rameaux jusqu'à terre. Quand la nuit, au clair de lune, vous
1. Tout lo tableau, Traiment enchanteur, ne pèche que par trop ilo complaisance et <lo (iroiligalité.
i. Alain <.'sl lu iiîcit (|ue fait Cliart.is il'unu aventure ilo sa jeunesse. Chaclas, emmené à la guerre contre Ict Miiscogulge.-;, ennemis des Natchoz, 'a nation, est recueilli, après la mort ilc son père, par l'Espagnol I-npe?.. Il ne s'Iialiitue pdiiit i\ la vie civilisée, et finit par retourner dans les fonUs natales. Tnmhé au pouvoir dos Museogulges, il est fait pi'isonnicr ; il sera brùlii lorsque ses ennemis auront regagné leur \illagc. Une jeune lille, Alala, une suuv:igesso qui est chrétienne, le délivre et fuit avec lui daus le diiscrt.
apercevez sur la nudité d'une savane une yeuse isolée revêtue de cette draperie, vous croiriez voir un fantôme, traînant après lui ses longs voiles. La scène n'est pas moins pittoresque au grand jour; car une foule de paj^illons, de mouches brillantes, de colibris, de perruches Alertes, de geais d'azur, vient s'accrocher à ces mousses, qui produisent alors l'efîet d'une tapisserie en laine blanche, où l'ouvrier européen aurait brodé des insectes et des oiseaux éclatants.
« C'était dans ces riantes hôtelleries, préparées par le grand Esprit, que nous nous reposions à l'ombre. Loi^sque les vents descendaient du ciel pour balancer ce grand cèdre, que le château aérien bâti sur ses branches allait flottant avec les oiseaux et les voyageurs endormis sous ses abris, que mille soupirs sortaient des corridors et des voûtes du mobile édifice, jamais les merveilles de l'ancien monde n'ont approché de ce nàonument du désert.
« Chaque soir nous allumions un grand feu, et nous bâtissions la hutte du voyage, avec une écorce élevée sur quatre piquets. Si j'avais tué une dinde sauvage, un ramier, un faisan des bois, nous le suspendions devant le chêne embrasé, au bout d'une gaule plantée en terre, et nous abandonnions au vent le soin de tourner la proie du chasseur^. Nous mangions des mousses appelées tripes de roches^, des écorces sucrées de bouleau, et des pommes de mai, qui ont le goût de la pêche et de la framboise. Le noyer noir, l'érable, le sumac, fournissaient le vin à notre table. Quelquefois j'allais chercher parmi les roseaux une plante, dont la fleur allongée en cornet contenait un verre de la plus pure rosée. Nous bénissions la Providence qui, sur la faible tige d'une fleur, avait placé cette
2. u Je veux bieu qu'on soit exact en Tait de couleur locale, et même je le désire; mais il faut qu'alors le narrateur, surtout si c'est uue aventure ilo sentiment cl (le passion qu'il nous raconte, soit exact d'un air naturel, sans paraître y viser et sans se piquer île trop l'aire attcatiou à des liors-d'œuvre ; il faut qu'il nous donne ces détails accessoires comme involontairement, comme étant plein de «es souvenirs et de tout ce qui s'y rattache, et non pas qu'il aille choisir exprès dans ces mêmes souvenirs et dans leur expression je ne sais quoi qui nous étonne, qui nous déconcerte, et qui ressemble toujours à une niche d'auteur qu'il nous fait. » (Sainte-Beuve.)
source limpide au milieu des marais corrompus, comme elle a mis l'espérance au fond des cœurs ulcérés par le chagrin, comme elle a fait jaillir la vertu du sein des misères de la vie. <c Hélas! je découvris bientôt que je m'étais trompé sur le calme apparent d'Atala. A mesure que nous avancions elle devenait triste. Souvent elle tressaillait sans cause, et tournait précipitamment la tête. Je la surprenais attachant sur moi un regard passionné qu'elle reportait vers le ciel avec une profonde mélancolie. Ce qui m'effrayait surtout, était un secret, une pensée cachée au fond de son âme, que j'entrevoyais dans ses yeux. Toujours m'attirant et me repoussant, ranimant et détruisant mes espérances, quand je croyais avoir fait un peu de chemin dans son cœur, je me retrouvais au même point. Que de fois elle m'a dit : « 0 mon jeune « amant! je t'aime comme l'ombre des bois au milieu du jour!
« Tu es beau comme le désert avec toutes ses fleurs et toutes
«ses brises. Si je me penche sur toi, je frémis; si ma main « tombe sur la tienne, il me semble que je vais mourir. L'autre « jour le vent jeta tes cheveux sur mon visage, tandis que tu te «délassais sur mon sein; je crus sentir le léger toucher des « esprits invisibles. Oui, j'ai vu les chevrettes de la montagne « d'Occone ; j'ai entendu les propos des hommes rassasiés de «jours; mais la douceur des chevreaux et la sagesse des « vieillards sont moins plaisantes et moins fortes que tes « paroles. Hé bien, pauvre Chactas, je ne serai jamais ton « épouse I »
« Les perpétuelles contradictions de l'amour et de la religion d'Atala, l'abandon de sa tendresse et la chasteté de ses mœurs, la fierté de son caractère et sa profonde sensibilité, l'élévation de son âme dans les grandes choses, sa susceptibilité dans les petites, tout en faisait pour moi un être incompréhensible. Alala ne pouvait pas prendre sur un homme un faible em])iic : pleine de passions, elle était pleine de puissance; il fallait ou l'adorer ou la haïr.
< Accablés de soucis et de craintes, exposés à tomber
entre les mains des Indiens ennemis, à être engloutis dans les eaux, piqués des serpents, dévorés des bêles, trouvant diflici-
lementune cliétive nourriture, et ne sachant plus de quel côté tourner nos pas, nos maux semblaient ne pouvoir plus s'accroître, lorsqu'un accident y vint mettre le comble.
« C'était le vingt-septième soleil depuis notre départ des cabanes : la lune de feu^ avait commencé son cours, et tout annonçait un orage. Vers l'heure où les matrones indiennes suspendent la crosse du labour aux branches du savinier, et où les perruches se retirent dans le creux des cyprès, le ciel commença à se couvrir. Les voix de la solitude s'éteignirent, le désert fit silence, et les forêts demeurèrent dans un calme universel. Bientôt les roulements d'un tonnerre lointain, se prolongeant dans ces bois aussi vieux que le monde, en firent sortir des bruits sublimes. Craignant d'être submergés, nous nous hâtâmes de gagner le bord du fleuA'e, et de nous retirer dans une forêt.
« Ce lieu était un terrain marécageux. Nous avancions avec peine sous une voûte de smilax^, parmi des ceps de vigne, des indigos, des faséoles^, des lianes rampantes, qui entravaient nos pieds comme des filets. Le sol spongieux tremblait autour de nous, et à chaque instant nous étions près d'être engloutis dans des fondrières Des insectes sans nombre, d'énormes chauves-souris nous a^ieuglaient; les serpents à sonnettes bruiasaient de toutes parts; et les loups, les ours, les carcajous*, les petits tigres, qui venaient se cacher dans ces retraites, les remplissaient de leurs rugissements.
« Cependant l'obscurité redouble : les nuages abaissés entrent sous l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide losange de feu. Un vent impétueux, sorti du couchant, roule les nuages sur les nuages ; les forêts plient,