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DISCOURS DU PKRG AUBRY A ATALA

« — Ma fille, répondit le bon religieux en versant des larmes, et les essuyant avec ses doigts tremblants et mutilés,

1. C'est ua missionnaire, le pèro Aubry, qiii parlo do la sorte. Il recuoille les deux amants; mais Atala, à qui sa mère a fait jurer avant de mourir qu'elle M acceptera le voile des vierges », s'est empoisonnée pendant l'orage pour ne pas faillir à (;e vœu. N'insistons pas sur colto invenlinn rom;inesqne qui serait le point faible do l'ouvrage. Par là s'expliquent du moins les contrailictimis de la jeune fille, qui repoussait Chactas tout en l'aimant, et qui, mtVmc dans la scène de l'orago, résiste encore Ji sa passion. Sur le point de mourir, Atala avertit Gliactas on présence du pèreAubry. Puis, se tournant vers ce dernier : « Chef de la prière, dit-elle, aie pitiii de moi ; soutiens-moi. Crois-tu que ma mère soit contente, et que

Dieu me pardonne ce que j'ai fait? «

ï. c. Avant (le risquiT l'ouvrage au grand jour, jo le montrai à M. de Fonlancs... Quand il fut arrivé au discours du père Aubry au bord du lit de mort d'Atala, il

me dit brusquement d'une voix rude : « Ce n'est |)as cela , c'est mauvais ; rcfaitef cela. » Je me retirai désolé; jo ae me sentais pas capable de mieux faire. J«

ma fille, tous vos malheurs vienneut de votre ignorance; c'est votre éducation sauvage et le manque d'instruction nécessaire qui vous ont perdue; vous ne saviez pas qu'une chrétienne ne peut disposer de sa vie. Consolez-vous donc, ma chère brebis ; Dieu vous pardonnera à cause de la simplicité de votre cœur. Votre mère et l'imprudent missionnaire^ qui la dirigeait ont été plus coupables que vous ; ils ont passé leurs pouvoirs en vous arrachant un vœu indiscret; mais que la paix du Seigneur soit avec eux! Vous offrez tous trois un terrible exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumières en matière de religion. Rassurez- vous, mon enfant; celui qui sonde les reins et les cœurs vous jugera sur vos intentions, qui étaient pures, et non sur votre action, qui est condamnable.

« Quant à la vie, si le moment est arrivé de vous endormir dans le Seigneur, ah ! ma chère enfant, que vous perdez peu de chose en perdant ce monde ! Malgré la solitude où vous avez vécu, vous avez connu les chagrins : que penseriez-vous donc si vous eussiez été témoin des maux de la société? si, en abordant sur les rivages de l'Europe, votre oreille eût été frappée de ce long cri de douleur qui s'élève de cette vieille terre ? L'habitant de la cabane et celui des palais, tout souffre, tout gémit ici-bas; les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et l'on s'est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois !

« Est-ce votre amour que vous regrettez? Ma fille, il faudrait autant pleurer un songe. Connaissez-vous le cœur de l'homme, et pourriez-vous compter les inconstances de son désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que la mer roule dans

voulais jeter le tout au feu ; je passai depuis huit heures jusqu'à ouze heures du soir dans mon entresol, assis devant ma table, le front appuyé sur le dos de mes mains étondues et ouvertes sur mon pa|iier... Vers minuit, l'inspiration me revint; je traçai de suite le discours du missionnaire sans uue seule interligne, sans en rayer un seul mot, tel qu'il est resté et tel qu'il existe aujourd'hui. Le cœur palpitant, je le portai le matin à Fontanes, qui s'écria : « C'est cela ! je vous l'avais bien dit que vous foriez mieux. » (Mem. d'outre-tombe).

1. Le missionnaire que la mère d'Atala avait appelé auprès d'elle avant de mourir, et devant lequel la jeune ûlle, dans l'ignorance de son cœur, s'était liée par le lermenl qui cause sa mort

une tempête. Atala, les sacrifices, les bienfaits, ne sont pas des liens éternels : un jour, peut-être, le dégoût fût venu avec la satiété, le passé eût été compté pour rien, et l'on n'eût plus aperçu que les inconvénients d'une union pauvi-e et méprisée. Sans doute, ma fille, les plus belles amours furent celles de cet homme et de cette femme sortis de la main du Créateur. Un paradis avait été formé pour eux, ils étaient innocents et immortels. Parfaits de l'âme et du corps, ils se convenaient en tout : Eve avait été créée pour Adam, et Adam pour Eve. S'ils n'ont pu toutefois se maintenir dans cet état de bonheur, quels couples le pourront après eux? Je ne vous parlerai point des mariages des premiers-nés des hommes, de ces unions ineffables, alors que la sœur était l'épouse du frère, que l'amour et l'amitié fraternelle se confondaient dans le môme cœur, et que la pureté de l'une augmentait les délices de l'autre. Toutes ces unions ont été troublées; la jalousie s'est glissée à l'autel de gazon où l'on immolait le chevreau...

« Vous seriez-vous donc flattée, mon enfant, d'être plus innocente et plus heureuse dans vos liens que ces saintes familles dont Jésus-Christ a voulu descendre? Je vous épargne les détails des soucis du ménage, les disputes, les reproches mutuels, les inquiétudes et toutes ces peines secrètes qui veillent sur l'oreiller du lit conjugal. La femme renouvelle ses douleurs chaque fois qu'elle est mère, et elle se marie en pleurant. Que de maux dans la seule perte d'un nouveau-né à qui l'on donnait le lait, et qui meurt sur votre sein 1 La montagne a été pleine de gémissements; rien ne pouvait consoler Rachel, parce que ses fils n'étaient plus. Ces amertumes attachées aux tendresses humaines sont si fortes, que j'ai vu dans ma patrie de grandes dames, aimées par des rois, quitter la cour pour s'ensevelir dans des cloîtres, et mutiler cette chair révoltée, dont les plaisirs ne sont que des douleurs '

i. Alldsiua à muJuinc do Lu Vallièru. L'Iiistoirc contée par Cliuctussfl p.isst: sous Luuis XIV. On voit, ilaiis les Natches, Chnctas sDupor cl) z Ninon, assi.-lcr à la représentation dus tragédies de Racine, etc. Ici nu>nio, le ruppioclu-nicnt d'AtnIa et de madumc de La Vallière fuit un cITct singulier.

« Mais peut-être direz-vous que ces derniers exemples ne vous regardent pas, que toute votre ambition se réduisait à vivre dans une obscure cabane avec l'homme de votre choix, que vous cherchiez moins les douceurs du mariage que les charmes de cette folie que la jeunesse appelle amour? Illusion, chimère, vanité, rêve d'une imagination blessée! Et moi aussi, ma fille, j'ai connu les troubles du cœur; cette tête n'a pas toujours été chauve, ni ce sein aussi tranquille qu'il vous le paraît aujourd'hui. Croyez-en mon expérienoe : si l'homme, constant dans ses affections, pouvait sans cesse fournir à un sentiment renouvelé sans cesse, sans doute la solitude et l'amour l'égaleraient à Dieu même; car ce sont là les deux éternels plaisirs du grand Être. Mais l'âme de l'homme se fatigue, et jamais elle n'aime longtemps le même objet avec plénitude. Il y a toujours quelques points par où deux cœurs ne se touchent pas, et ces points suffisent à la longue pour rendre la vie insupportable.

« Enfin, ma chère fille, le grand tort des hommes, dans leur songe de bonheur, est d'oublier cette infirmité de la mort attachée à leur nature : il faut finir. Tôt ou tard, quelle qu'eût été votre félicité, ce beau visage se fût changé en cette figure uniforme que le sépulcre donne à la famille d'Adam; l'œil même de Chactas n'am'ait pu vous reconnaître entre vos sœurs de la tombe. L'amour n'étend point son empire sur les vers du cercueil. Que dis-je ! (ô vanité des vanités !) que parléjc de la puissance des amitiés de la terre ! Voulez-vous, ma chère fille, en connaître l'étendue? Si un homme revenait à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu'il fût revu avec joie par ceux-là mêmes qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire : tant on forme vite d'autres liaisons, tant on prend facilement d'autres habitudes, tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est peu de chose, môme dans le cœur de nos amis M

1. « Od a prétendu que quelques seatiments exprimés par le père Aubry renfermaient une doctrine désolanle. On a, par exemple, été révolté de ce passage (nous avons aujourd'liui tunt de scnsil)ilité !) : Que dis-je, etc. II ne s'agit pas de savoir si ce seatimcnt est pénible à avouer, mais s'il est vrai et fondé sur la com-

« Remerciez donc la bonté divine, ma chère fille, qui vous retire si vite de cette vallée de misère. Déjà le vêtement blanc et la couronne éclatante des vierges se préparent pour vous sur les nuées; déjà j'entends la Reine des anges qui vous crie : Venez, ma digne servante, venez, ma colombe, venez vous asseoir sur un trône de candeur, parmi toutes ces filles qui ont sacrifié leur beauté et leur jeunesse au service de l'humanité, à l'éducation des enfants et aux chefs-d'œuvre de la pénitence. Venez, rose mystique, vous reposer sur le sein de Jésus-Christ. Ce cercueil, lit nuptial que vous vous êtes choisi, ne sera point trompé ; et les embrassements de votre céleste Époux ne finiront jamais! »

« Comme le dernier rayon du jour abat les vents et répand le calme dans le ciel, ainsi la parole tranquille du vieillard apaisa les passions dans le sein de mon amante. Elle ne parut plus occupée que de ma douleur et des moyens de me faire supporter sa perte. Tantôt elle me disait qu'elle mourrait heureuse si je lui promettais de sécher mes pleurs; tantôt elle me parlait de ma mère, de ma patrie ; elle cherchait à mo distraire de la douleur présente, en réveillant en moi une douleur passée. Elle m'exhortait à la patience, à la vertu. « Tu ne seras pas toujours malheureux, disait-elle : si le ciel t'éprouve aujourd'hui, c'est seulement pour te rendre plus compatissant aux maux des autres. Le cœur, ô Chactas, est comme ces sortes d'arbres qui ne donnent leur baume pour les blessures des hommes que lorsque le fer les a blessés eux-mêmes. »

« Quand elle avait ainsi parlé, elle se tournait vers le missionnaire, cherchait auprès de lui le soulagement qu'elle m'avait fait éprouver, et, tour à tour consolante et i-onsolée, elle donnait et recevait la parole de vie sur la couche de la mort.

munc expérience, il serait (iiTlicile <lo ne pas en convenir... Sans parler ilca morts doal 011 w. se souvient giiôro, que ilo vivants sont rovoruis dans leurs familles, et n'y ont Irouvi'! rjuo l'ouMi, riuimcur et le ili'|;i>ût ! D'ailliMirs, quil est iri le luit du père Auhryî N'esl-ce pa.i il'iMor à Atala tout regret d'un.' cuistonn' nucllo vient de s'arracher volont.iireiniMit, et .1 laipiolle elle vouilrnil en vain revenir '?... a (Clia- UuubriaaJ, Préface d'Alala etdeHeiié, {dit. in-12 do 18u5.)

« Cependant l'ermite redoublait de zèle. Ses vieux os s'étaient rallumés par l'ardeur de la charité, et toujours préparant des remèdes, rallumant le feu, rafraîchissant la couche, il faisait d'admirables discours sur Dieu et sur le bonheur des justes. Le flambeau de la religion à la main, il semblait précéder Atala dans la tombe, pour lui en montrer les secrètes merveilles. L'humble grotte était remplie de la grandeur de ce trépas chrétien, et les esprits célestes étaient sans doute attentifs à cette scène où la religion luttait seule contre l'amour, la jeunesse et la mort.

« Elle triomphait, cette religion divine, et l'on s'apercevait de sa victoire à une sainte tristesse qui succédait dans nos cœurs aux premiers transports des passions. Vers le milieu de la nuit, Atala sembla se ranimer pour répéter des prières que le religieux prononçait au bord de sa couche. Peu de temps après, elle me tendit la main, et avec une voix qu'on entendait à peine, elle me dit : « Fils d'Outalissi, te rappelles-tu cette première nuit où tu me pris pour la Vierge des dernières amours? Singulier présage de notre destinée! >> Elle s'arrêta; puis elle reprit : « Quand je songe que je te quitte pour toujours, mon cœur fait un tel effort pour revivre, que je me sens presque le pouvoir de me rendre immortelle à force d'aimer. Mais, ô mon Dieu, que votre volonté soit faite ! » Atala se tut pendant quelques instants ; elle ajouta : « Il ne me reste plus qu'à vous demander pardon des maux que je vous ai causés. Je vous ai beaucoup tourmenté par mon orgueil et mes caprices 1. Ghaclas, un peu de terre jeté sur mon corps va mettre tout un monde entre vous et moi, et vous délivrer pour toujours du poids de mes infortunes. »

« — Vous pardonner! répondis-je noyé de larmes : n'est-ce pas moi qui ai causé tous vos malheurs? — Mon ami, ditelle en ni'iuterrompant, vous m'avez rendue très heureuse, et

i. Co liing.igfi, comme le remarque l'abbé Moiellet, serait celui d'une coiiuetlu *rès civilisée. D'ailleurs, ni Atala ni Cliactas n'ontvraiment d'unité dans leur plijsioDornii' morale. Leurs sonlimerits et la ra(;on dont ils les expriment mêlent la naïveté des sauvages aux laflincments et aux abstractions des Europeeus les plu» cultivci, les plus compliqués et les plus subtils.

si j'étais à recommencer la vie, je préférerais encore le bonheur de vous avoir aimé quelques instants dans un exil infortuné à toute une vie de repos dans ma patrie. »

« Ici la voix d'Atala s'éteignit; les ombres de la mort se répandirent autour de ses yeux et de sa bouche; ses doigts errants cherchaient à toucher quelque chose; elle conversait tout bas avec des esprits invisibles. Bientôt, faisant un effort, elle essaya, mais en vain, de détacher de son cou le petit crucifix ; elle me pria de le dénouer moi-même, et elle me dit :

« Quand je te parlai pour la première fois, tu vis cette croix briller à la lueur du feu sur mon sein; c'est le seul bien que possède Atala. Lopez, ton père et le mien, l'envoya à ma mère peu de jours après ma naissance. Reçois donc de moi cet héritage, ô mon frère 1 conserve-le en mémoire de mes malheurs. Tu auras recours à ce Dieu des infortunés dans les chagrins de ta vie. Chactas, j'ai une dernière prière à te faire. Ami, notre union aurait été courte sur la terre, mais il est après cette vie une plus longue vie. Qu'il serait affreux d'être séparée de toi pour jamais! Je ne fais que te devancer aujourd'hui, et je te vais attendre dans l'empire céleste. Si tu m'as aimée, fais-toi instruire dans la religion chrétienne, qui prépara notre réunion. Elle fait sous tes yeux un grand miracle, cette religion, puisqu'elle me rend capable de te quitter sans mourir dans les angoisses du désespoir. Cependant, Chactas, je ne veux de toi qu'une simple promesse, je sais trop ce qu'il en coûte pour te demander un serment. Peut-être ce vœu te séparerait-il de quelque femme plus heureuse que moi... 0 ma mère ! pardonne à ta fille. 0 Vierge 1 retenez votre courroux. Je retombe dans mes faiblesses, et je te dérobe, ô mon Dieu! des pensées qui ne devraient être que pour toi. »

« Navré de douleur, je promis à Atala d'embrasser un jour la religion chrétienne. A ce spectacle, le solitaire, se lovant d'un air inspiré, et étendant les bias vers la voûte de la grotte : « Il est temps, s'écria-t-il, il est temps d'appeler Dieu ici! »

« A peine a-t-il prononcé ces mots, qu'une force surnaturelle me contraint de tomber à genoux, etm'incline la tête au pied du

lit d'Atala. Le prêtre ouvre un lieu secret où était renfermée une urne d'or, couverte d'un voile de soie ; il se prosterne et adore profondément. La grotte parut soudain illuminée ; on entendit dans les airs les paroles des anges et les frémissements des harpes célestes*; et, lorsque le solitaire tira le vase sacré de son tabernacle, je crus voir Dieu lui-même sortir du flanc de la montagne.

" Le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige, et s'approcha d'Atala en prononçant des mots mystérieux. Cette sainte avait les yeux levés au ciel, en extase. Toutes ses douleurs parurent suspendues, toute sa vie se rassembla sur sa bouche ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et vinrent avec respect chercher le Dieu caché sous le pain mystique. Ensuite le divin vieillard trempe un peu de coton dans une huile consacrée ; il en frotte les tempes d'Atala, il regarde un moment la fille mourante, et tout à coup ces fortes paroles lui échappent : « Partez, âme chrétienne, allez rejoindre votre Créateur ! » Relevant alors ma tête abattue, je m'écriai en regardant le vase où était l'huile sainte : « Mon père, ce remède rendra-t-il la vie à Atala? — Oui, mon fils, dit le vieillard en tombant dans mes bras, la vie éternelle I » Atala venait d'expirer.

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