‹ Lectures choisiesChapitre 44 sur 145 · FUNÉRAILLES M'ATALA · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES M'ATALA

« Vers le soir, nous transportâmes ses précieux restes à une ouverture de la grotte qui donnait vers le nord. L'ermite les avait roulés dans une pièce de lin d'Europe, filé par sa mère : c'était le seul bien qui lui restât de sa patrie, et depuis longtemps il le destinait à son propre tombeau. Atala était couchée sur un gazon de sensitives de montagnes ; ses pieds, sa tête, ses épaules et une partie de son sein étaient découverts. On voyait dans ses cheveux une fleur de magnolia fanée... celle-là

1. L'ahbô Morellet sodemande ici non sansraisonrommeiitCliactas, qui était alors idolâtre et qui, maititciiaiit encore, ciii(|uante ans aprè-i la mort d'Atala, ne s'est pas converti an christianisme, v a pn apercevoir que toute l'Iinmlilc grotti' était remplie de la grandeur d'un trépas chrétien et comprendre ce que c'est qu'u/i trépas chrétien, etc. »

même que j'avais déposée sur le lit de la vierge, pour la rendre féconde. Ses lèvres, comme un bouton de rose cueilli depuis deux matins, semblaient languir et sourire. Dans ses joues d'une blancheur éclatante, on distinguait quelques veines bleues. Ses beaux yeux étaient fermés, ses pieds modestes étaient joints, et ses mains d'albâtre pressaient sur son cœur un crucifix d'ébène ; le scapulaire de ses vœux * était passé à son cou. Elle paraissait enchantée par l'Ange de la mélancolie, et par le double sommeil de l'innocence et de la tombe. Je n'ai rien vu de plus céleste. Quiconque eût ignoré que cette jeune fille avait joui de la lumière aurait pu la prendre pour la statue de la Virginité endormie ^.

« Le religieux ne cessa de prier toute la nuit. J'étais assis en silence au chevet du lit funèbre de mon Afala. Que de fois, durant son sommeil, j'avais supporté sur mes genoux cette tête charmante ! Que de fois je m'étais penché sur elle pour entendre et pour respirer son souffle ! Mais à présent aucun bruit ne sortait de ce sein immobile, et c'était e'^. vain que j'attendais le réveil de la beauté !

« La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre*. Elle se leva au milieu de la nuit, comme une blanche vestale qui vient pleurer sur le cercueil d'une compagne. Bientôt elle répandit dans le bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers''. De temps en temps, le religieux plongeait un rameau

1. Scapulaire dounc à la jeune fille par le prêtre en préseucc iluquel elle avait fait son vœu. « Le missionnaire, a dit Atala plus haut, prononça sur moi les pa. rôles redoutables et mn donna le scapulaire qui me lie pour jamais. »

1. Dans son tableau bien counu, Gir.idet n'a fait et n'avait :\ faire rien de mieux que de reproduire tout uniment le poète.

3. « Admirons ici le génie de Chateaubriand <l[\ns toute son originalité et sa beauté. Il trouve moyen d'ajouter encore quelque chose aux clairs de lune si didicieux et si élyséens de Bortiardiri de Saiot-Pierre. Los siens ont quelque chose de plus mélancolique et comme de douloureux ■>. (Sainte-Beuve.)

4. Voici la critique que l'abbé Mori'llet fit de ce passage : « Un homme de sens, en lisant une phrase aussi recherchée et contournée, en reçoil-il quelques idOes niltes? Delille, Saint-Lirab.'rt, Lemicrre, Malfilàire, ont fait de la nuit des descriptions pleines de charme, qui nous font éprouver celte douce mélancolie qu'inspiie et nourrit l'aspect do l'astre de la nuit, poursuivant son cours paisible sur un ciel pur; mais aucun n'a dit que celte mélaucolic était un secret; et ^i la (une le raconte, comment est-ce un secret? et comment le racoute-l-elle aux vieui

fleuri dans une eau consacrée;puis,secouantlabranchehumide, il parfumait la nuit des baumes du ciel. Parfois il répétait sur un air antique quelque vers d'un vieux poète nommé Job, il disait :

« J'ai passé comme une fleur ; j'ai séché comme l'herbe des champs.

« Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable, et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur ? »

< Ainsi chantait l'ancien des hommes. Sa voix grave et un peu cadencée allait roulant dans le silence des déserts. Le nom de Dieu et du tombeau sortait de tous les échos, de tous les torrents, de toutes les forêts. Les roucoulements de la colombe de Virginie, la chute d'un torrent dans la montagne, les tintements de la cloche qui appelait les voyageurs, se mêlaient à ces chants funèbres, et l'on croyait entendre dans les Bocages de la mort le chœur lointain des décédés, qui répondait à la voix du solitaire*.

« Cependant une barre d'or se forma dans l'Orient. Les éperviers criaient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux des ormes : c'était le signal du convoi d'Atala^. Je chargeai le corps sur mes épaules ; l'ermite marchait devant moi, une bêche à la main. Nous commençâmes à descendre de rochers en rochers; la vieillesse et la mort ralentissaient également nos pas. A la vue du chien qui nous avait trouvés dans la forêt, et qui maintenant, bondissant de joie, nous traçait une autre route, je me mis à fondre en larmes. Souvent la longue chevelure d'Atala, jouet des brises matinales, étendait son

chênes et aux antiques rivages des mers plutôt qu'aux vallées profondes, aux montagnes et aux fleuves ?» — Oh 1 le critique sensé ! Mais trop sensé pour rien entendre à la poésie.

1. Ces beaux tableaux n'ont d'autre défaut que de sentir l'apprêt. Chateaubriand est un admirable, un merveilleux artiste; mais peut-être l'émotion de Chactas devrait-elle se traduire plus simplement. Trop de décor.

2. Il La barre d'or, les martres, les éperviers donnant le signal de l'aurore sont de ces traits nui ne se trouvent point si on ne les a observés. C'est ce qui met à l'idéal même le sceau de la réalité. On croit en efl'et à la réalité des choses qui sont attestées par de tels signes caractéristiques surpris dans la nature. Quel dommage que celui qui savait les voir ne s'y soit pas tenu, et qu'il ait à tout instant excédé! » (Sainle-lîeuvo.) — Mais Cliact;is ne devait-il pas d'ailleurs être trop absorbé dans sa douleur pour remarquer ces éperviers et ces martres 7

voile (l'or sur mes yeux; souvent, pliant sous le fardeau, j'étais obligé de le déposer sur la mousse' etde m'asseoir auprès, pour reprendre des forces*. Enfin, nous arrivâmes au lieu marqué par ma douleur ; nous descendîmes sous l'arclie du pont. 0 mon flls! il eut fallu voir^ un jeune sauvage et un vieil ermite à genoux l'un vis-à-vis de l'autre dans un désert, creusant avec leurs mains un tombeau pour une pauvre fille dont le corps était étendu près de là, dans la ravine desséchée d'un torrent! Quand mon ouvrage fut achevé, nous transportâmes la beauté dans son lit d'argile. Hélas ! j'avais espéré de préparer une autre couche pour elle ! Prenant alors un peu de poussière dans ma main, et gardant un silence effroyable, j'attachai pour la dernière fois mes yeux sur le visage d'Atala. Ensuite je répandis la terre du sommeil sur un front de dixhuit printemps; je vis graduellement disparaître les traits de ma sœur, et ses grâces se cacher sous le rideau de l'éternité ^; son sein surmonta quelque temps le sol noirci, comme un lis blanc s'élève au milieu d'une sombre argile : « Lupc? *,

1. Cf. Manon Lescaut : «J'étais déjà si proche de ma fin par l'affiiiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'etlorts pour me tenir debout. Je fus ol)ligé de recourir aux liqueurs fortes que j'avais apportées. » Ces liqueurs fortes marquent bien crûment la didérence entre les funérailles de Manon et celles d'Atala. Dans Chatfaubriand nous avons la vérité embellie, arrangée à son trait, et dans l'abbé Prévost c'est « la réalité nue ».

•2. Cliactas a l'air de « poser » devant son auditeur. Le tableau est patliétique dans sa grandiose simplicité; il le serait plus encore si l'on ne prétendait pas nous le faire admirer.

3. Cf. Manon Lescaut : « II ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre dans le lieu où je me trouvais; c'était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m'en servir h creuser, mais j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une largo fosse; j'y plaçai l'idole de mon cœur après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits pour i'nipê''her le sable de la toucher. Je ne la mi» dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore prés d'elle ; je la considérai longtemps ; je no pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Knfin, mes forces rocommrnçant à s'alTaililir, et craignant d'eu manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le soin de la terre ce qu'elle avait porté du plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné »ers le sable, et, fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le secours d ciel, et j'attendis la mort avec impatience «.

Que l'on compare le» deux tableaux, et que l'art merveilleux de Chateaubriand no fasse pas trop dédaigner la Niriiplicilé avec laquelle l'abbé Prévost exprime que le sentiment a do plus sincère et de plus pénétrant.

A. Que nous fuit ici Lopex?

m'écriai-je alors, vois ton fils inhumer ta fille! » et j'achevai de couvrir Atala de la terre du sommeil.

« Nous retournâmes à la grotte, et je fis part au missionnaire du projet que j'avais formé de me fixer près de lui. Le saint, qui connaissait merveilleusement le cœur de l'homme, découvrit ma pensée et la ruse de ma douleur. Il me dit : « Chactas, fils d'Outalissi, tandis qu'Atala a vécu, je vous ai sollicité moi-même de demeurer auprès de moi; mais à présent votre sort est changé, vous vous devez à votre patrie. Croyez-moi, mon fils, les douleurs ne sont point éternelles ; il faut tôt ou tard qu'elles finissent, parce que le cœur de l'homme est fini ; c'est une de nos grandes misères : nous ne sommes pas même capables d'être longtemps malheureux '. Retournez au Meschacebé : allez consoler votre mère, qui vous pleure tous les jours, et qui a besoin de votre appui. Faites- vous instruire dans la religion de votre Atala, lorsque vous en trouverez l'occasion, et souvenez-vous que vous lui avez promis d'être vertueux et chrétien. Moi, je veillerai ici sur son tombeau. Partez, mon fils ; Dieu, l'âme de votre sœur et le cœur de votre vieil ami vous suivront. »

« Telles furent les paroles de l'homme du rocher ; son autorité était trop grande, sa sagesse trop profonde, pour ne lui obéir pas. Dès le lendemain, je quittai mon vénérable hôte qui, me pressant sur son cœur, me donna ses derniers conseils, sa dernière bénédiction et ses dernières larmes. Je passai au tombeau; je fus surpris d'y trouver une petite croix qui se montrait au-dessus de la mort, comme on aperçoit encore le mât d'un vaisseau qui a fait naufrage. Je jugeai que le solitaire était venu prier au tombeau pendant la nuit; cette

1. >• Le même critique, M. l'abbé Morcllet, s'est encore élevé contre cette pensée, Comme fausse et paradoxale. Il prétend que cette sorte d'incapacité de l'homme pour la douleur est au contraire un des grands biens de la vie... Je remarquerai que l'habile grammairien me semlile ici confondre les mots. Je n'ai pa» dit : « C'est une de nos grandes infortunes ». ce qui serait faux, sans doute mais: « C'est une de nos grandes misères », ce qui est très vrai. Eh! qui ne sent que cette impuissance ou est le cœur de l'homme de nourrir longtemps un senlimcut, même celui île la douleur, est la preuve la plus complète de sa stérilité, de soa indigence, de sa misère? » ,^Chateaubriaud, Préface d' Atala et de René, édit. de 1805).

marque d'amitié et de religion fit couler mes pleurs eu abondance. Je fus tenté de rouvrir la fosse, et de voir encore une fois ma bien-aimée ; une crainte religieuse me retint. Je m'assis sur la terre fraîchement remuée. Un coude appuyé sur me? genoux, et la tête soutenue dans ma main, je demeurai enseveli dans la plus amère rêverie. 0 René! c'est là que je fis pour la première fois des réflexions sérieuses sur la vanité de nos jours et la plus grande vanité de nos projets! Eh, mon enfant! qui ne les a point faites ces réflexions? Je ne suis plus qu'un vieux cerf blanchi par les hivers; mes ans le disputent à ceux de la corneille; eh bien! malgré tant de jours accumulés sur ma tête, malgré une si longue expérience de la vie, je n'ai point encore rencontré d'homme qui n'eût été trompé dans ses rêves de félicité, point de cœur qui n'entretînt une plaie cachée. Le cœur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alachua : la surface en paraît calme et pure ; mais, quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile, que le puits nourrit dans ses eaux *.

« Ayant ainsi vu le soleil se lever et se coucher sur ce lieu de douleur, le lendemain, au premier cri de la cigogne, je me préparai à quitter la sépulture sacrée. J'en partis comme de la borne d'où je voulais m'élancer dans la carrière de la vertu. Trois fois j'évoquai l'âme d'Attala ; trois fois le Génie du désert répondit à mes cris sous l'arche funèbre. Je saluai ensuite l'Orient, et je découvris au loin, dans les sentiers de la montachc, l'ermite qui se rendait à la cabane de quelque infortuné. Tombant à genoux et embrassant étroitement la fosse, je m'écriai : « Dors en paix, dans cette terre étrangère, fille trop malheureuse ! Pour prix de ton amour, do ton exil et do la mort, tu vas être abandonnée, même de Chaclas ! » Alors, versant des flots de larmes, je me séparai de la fille de Lopoz, alors je m'arrachai de ces lieux, laissant au pied du monument de la nature un monument plus auguste : l'humble tombeau de la vertu. »

1. Cf. p. 50. " Ce crocodile-là no cessa jamais d'habiter au fond ilu cœur de Koaé, et il s'y rcveillui(ù cliac|uc moment qui aurait pu être du bonheur. » (Sainte-Beuve.

Page 1