EPILOGUE
Chactas, fils d'Outalissi le Natchez, a fait cette histoire pour René l'Européen. Les pères l'ont redite aux enfants, et moi, voyageur aux terres lointaines, j'ai fidèlement rapporté ce que les Indiens m'en ont appris. Je vis dans ce récit le tableau du peuple chasseur et du peuple laboureur ', la religion, première législatrice des hommes, les dangers de l'ignorance et de l'enthousiasme religieux, opposés aux lumières, à la charité et au véritable esprit de l'Évangile, les combats des passions et des vertus dans un cœur simple, enfin le triomphe du christianisme sur le sentiment le plus fougueux et la crainte la plus terrible, l'amour et la mort ^.
Quand un Siminole me raconta cette histoire, je la trouvai fort insfructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du désert, la grâce de la cabane et une simplicité à conter la douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées ^. Mais une chose me restait à savoir. Je demandais ce qu'était devenu le père Aubry, et personne ne pouvait me le dire. Je l'aurais toujours ignoré, si la Providence, qui conduit tout, ne m'avait découvert ce que je cherchais. Voici comme la chose se passa :
J'avais parcouru les rivages du Meschacebé, qui formaient autrefois la barrière méridionale de la Nouvelle-France, et
1. Allusion au « chant » de ce « poèiue » intitulé .'m Laboureurs, dans lequel l'autour montre ce qu'il appelle le triomphe du christianisme sur la vie sauvage, c est-à-dirc l'Indien se civilisant à la voix de la religion. « Là (dans le village de la Mission) régnait le mélange le plus touchant de la vie snciale et de la vie de la nature : au coin d'une cyprière de l'antique désert on découvrait une culture naissante; les épis roulaient à flots d'or sur le tronc du chêne abattu, et la gerbe d'un élé remplaçait l'arbre de trois siècles. Partout on voyait les forets livrées aux flammes pousser de grosses fumées dans les airs, et la charrue se promener lentement entre les débris de leurs racines..., » etc.
2. Dans tout cet épilogue, et particulièrement dès ces premières lignes, se trahit la préoccupation de rattacher Atala, qui n'est, :\ vrai dire, qu'un roman d'amour, au II triomphe » de ce christianisme dont Chateaubriand s'est fait depuis peu l'orateur.
3. On ne saurait dire (\u Alain ne soit pas simple, dans ses plus belles parties tout au muins; mais, là même, cette simplicité est celle d'un artiste qui en recherche l'effet.
j'étais curieux de voir au nord l'autre merveille de cet empire, la cataracte de Niagara. J'étais arrivé tout près de cette chute, dans Tancien pays des Agannonsioni i, lorsqu'un matin, en traversant une plaine, j'aperçus une femme assise sous un arbre, et tenant un enfant mort sur ses genoux. Je m'approchai doucement de la jeune mère, et je l'entendis qui disait :
« Si tu étais resté parmi nous, cher enfant, comme ta mam eût bandé l'arc avec grâce ! Ton bras eût dompté l'ours en fureur; et, sur le sommet de la montagne, tes pas auraient défié le chevreuil à la course. Blanche hermine du rocher, si jeune, être allé dans le pays des âmes ! Comment feras-tu pour y vivre ? Ton père n'y est point pour t'y nourrir de sa chasse. Tu auras froid, et aucun esprit ne te donnera des peaux pour te couvrir. Oh I il faut que je me hâte de t'aller rejoindre, pour te chanter des chansons et te présenter mon sein. »
Et la jeune mère chantait d'une voix tremblante, balançait l'enfant sur ses genoux, humectait ses lèvres du lait maternel, et prodiguait à la mort, tous les soins qu'on donne à la vie.
Cette femme voulait faire sécher le corps de son fils sur les branches d'un arbre, selon la coutume indienne, afin de l'emporter ensuite aux tombeaux de ses pères. Elle dépouilla donc le nouveau-né, et, respirant quelques instants sur sa bouche, elle dit : « Ame de mon fils, âme charmante, ton père t'a créée jadis sur mes lèvres par un baiser; hélas! les miens n'ont pas le pouvoir de te donner une seconde naissance. » Ensuite elle découvrit son soin, et embrassa ces restes glacés, qui se fussent ranimés au feu du cœur maternel, si Dieu ne s'était réservé le souffle qui donne la vie.
Elle se leva, et chercha des yeux un arltro sur les branches duquel elle pût exposer son enfant. Elle ctioisit un érable à Qeurs rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inlVrieurs, de l'autre elle y plaça le corps; lais-
l. Les Irixiuois.
sant alors échapper la branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! que cette coutume indienne est touchante. Je vous ai vus dans vos campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et je vous préfère encore ces tombeaux aériens du sauvage, ces mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que balance le zéphyr, et où le rossignol bâtit son nid et fait entendre sa plaintive mélodie. Si c'est la dépouille d'une jeune fille que la main d'un amant a suspendue à l'arbre de la mort, si ce sont ^es restes d'un enfant chéri qu'une mère a placés dans la demeure des petits oiseaux, le charme redouble encore. Je m'approchai de celle qui gémissait au pied de l'érable; je lui imposai les mains sur la tête, en poussant les trois cris de douleur. Ensuite, sans lui parler, prenant comme elle un rameau, j'écartai les insectes qui bourdonnaient autour du corps de l'enfant. Mais je me donnai de garde d'effrayer une colombe voisine. L'Indienne lui disait : « Colombe, si tu n'es pas l'âme de mon fils qui s'est envolée, tu es sans doute une mère qui cherche quelque chose pour faire un nid. Prends de ces cheveux, que je ne laverai plus dans l'eau d'esquine ; prends-en pour coucher tes petits : puisse le grand Esprit te les conserver ! »
Cependant la mère pleurait de joie en voyant la politesse de l'étranger. Comme nous faisions ceci, un jeune homme approcha : « Fille de Céluta, retire notre enfant, nous ne séjournerons pas plus longtemps ici, et nous partirons au premier soleil. » Je dis alors : « Frère, je te souhaite un ciel bleu, beaucoup de chevreuils, un manteau de castor, et l'espérance ^ Tu n'es donc pas de ce désert? — Non, répondit le joune homme, nous sommes des exilés, et nous allons chercher une patrie. » En disant cela, le guerrier baissa la tête dans son sein, et avec le bout de son arc il abattait la tête des fleurs. Je vis qu'il y avait des larmes au fond de cette histoire,
1 . Afîectatioii visible. Cf. M. Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme ■ ' Monsieur, je vous souhallc la force des serpents et la prudenr» Jbs lions... Madame, je vous souhaite t'puto l'anuée votre rosier fleuri -
et je me tus. La femme retira son fils des Branches de l'arbre, et elle le donna à porter à son époux. Alors je dis : « Voulezvous me permettre d'allumer votre feu cette nuit ? — Nous n'avons point de cabane, reprit le guerrier; si vous voulez nous suivre, nous campons au bord de la chute. — Je le veux bien, » répondis-je, et nous partîmes ensemble.
Nous arrivâmes bientôt au bord de la cataracte, qui s'annonçait par d'affreux mugissements. Elle est formée par la rivière Niagara, qui sort du lac Érié, et se jette dans le lac Ontario; sa hauteur perpendiculaire est de cent quarantequatre pieds. Depuis le lac Érié jusqu'au Saut, le fleuve accourt, par une pente rapide, et au moment de la chute, c'est moins un fleuve qu'une mer, dont les torrents se pressent à la bouche béante d'un gouffre. La cataracte se divise en deux branches, et se courbe en fer à cheval. Entre les deux chutes s'avance une île creusée en dessous, qui pend avec tous ses arbres sur le chaos des ondes. La masse du fleuve, qui se précipite au midi, s'arrondit en un vaste cylindre, puis se déroule en nappe de neige, et brille au soleil de toutes les couleurs. Celle qui tombe' au levant descend dans une ombre effrayante ; on dirait une colonne d'eau du déluge. Mille arcsen-ciel se courbent et se croisent sur l'abime. Frappant le roc ébranlé, l'eau rejaillit en tourbillons d'écume, qui s'élèvent au-dessus des forêts, comme les fumées d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers taillés en forme de fantômes, décorent la scène. Des aigles entraînés par le courant d'air descendent en tournoyant au fond du gouffre ' ; et des carcajous ^ se suspendent par leurs queues flexibles au bout d'une branche abaissée, pour saisir dans l'abîme les cadavres brisés des élans et des ours ^.
1 . Cf., p. fifi, les ours (jiiiviés de laisiu qui chancellent sur les branches d'un arbre. C'est ici le niônifi défaut.