Il a déposa les puissants de leur siège
eei'lle point à son fils d'avoir de ses aïeux un souvenir modeste * ; en élevant Astyanax vers le ciel, il s'écrie :
Zîù, a/.Àoi T£ Oeol, Sôte Sr) xal t6vo£ YevsaOai, ITaîS' £(i6v, tb: xal èyih Ttsp, àpiTcpSTTÉa TpwEso'iv, ^QSc piTf]v t' àyaôov, xai 'D.t'ou Tç'. àvâuaeiv Kal TTOTÉ Ti: eirTriTr riarpè; ô'ôye TioXXèv à(i=iva>v! 'Ex no).é\).o\) à-no'na^, etc.
0 Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que fils règne, comme moi, sur Ilion, faites qu'il obtienne l'empire entre les guerriers ; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de l'ennemi, on s'écrie : Celui ci est encore plus vaillant que son père! »
Énée dit à Ascagne :
. . . . Et te, animo, repetentem exempla tuorum. Et pater iCneas, et avunculus excitet Hector 3.
A la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur les aïeux d' Astyanax. Mais après ce vers :
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
elle ajoute :
Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été.
Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de l'orgueil : on y voit la nature corrigée, la nature plus bcllo, la nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans Vlliadr, se représente la destinée qui
1. Mai» Hoptor ii'nst pas Andromnqiie; et qunn>l rAïuIroinaque de Raciue prononça los (leuK vers citrg plus haut, llectur lui-mémo a péri. Au reste, c'est une remarque juste et profonln que lantiqnilo se borne à exprimer les sentiments naturels. Le fond de la religion chrctiennc est, au contraire, une luttr pcrpéluella contri' la nature.
a. Iliad., VI, 476.
3. Rappflli--t(ii les exemples des tiens; que ton porc liuco, que Ion oncle lloctor, excitent ton courage. {Enéide, XII, 439, 440).
attend son fils, la peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque chose de bas et de honteux; l'humilité, dans notre religion, est bien loin d'avoir un pareil langage : elle est aussi noble qu'elle est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures de la vie ; mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu, qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des hommes; il conserve sa dignité dans les fers : fidèle à son maître sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer; il n'estime les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition sans se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave sont peu différents à ses yeux.
LA Fil LE — IPHIGÉME
Iphigénie et Zaïre offrent, pour le caractère de la fille, un parallèle intéressant- L'une et l'autre, sous le joug de l'autorité paternelle, se dévouent à la religion de leur pays. Agamemnon, il est vrai, exige d'Iphigénie le double sacrifice de son amour et de sa vie, et Lusignan ne demande à Zaïre que d'oublier son amour ; mais pour une femme passionnée, vivre, et renoncer à l'objet de ses vœux, c'est peut-être une condition plus douloureuse que la mort. Les deux situations peuvent donc se balancer quant à l'intérêt naturel ; voyons s'il en est ainsi de l'intérêt religieux.
Agamemnon, en obéissant aux dieux, ne fait, après tout, qu'immoler sa fille à son ambition. Pourquoi la jeune Grecque se dévouerait-elle à Neptune? N'est-ce pas un tyran qu'elle doit détester? Le spectateur prend parti pour Iphigénie contre le Ciel. La pitié et la terreur s'appuient donc uniquement, dans cette situation, sur l'intérêt naturel; et si vous pouviez retrancher la religion de la pièce, il est évident que l'effet théâtral resterait le même.
Mais dans Zaïre, si vous touchez à la religion, tout est détruit. Jésus-Ciirist n'a pas soif de sang ; il ne veut que le
sacrifice d'une passion. A-t-il le droit de le demander, ce sacrifice? Hél qui pourrait en douter? N'est-ce pas pour Zaïre qu'il a été attaché à une croix, qu'il a supporté l'insulte, les dédains et les injustices des hommes, qu'il a bu jusqu'à la lie le calice d'amertume? Et Zaïre irait donner son cœur et sa main à ceux qui ont persécuté ce Dieu charitable I à ceux qui tous les jours immolent des chrétiens! à ceux qui retiennent dans les fers ce successeur de Bouillon, ce défenseur de la foi, ce père de Zaïre ! Certes, la religion n'est pas inutile ici; et qui la supprimerait anéantirait la pièce.
Au reste, il nous semble que Zaïre, comme tragédie, est encore plus intéressante qn'Iphigénie, pour une raison que nous essayerons de développer : ceci nous oblige de remontei au principe de l'art.
11 est certain qu'on ne doit élever sur le cothurne que des personnages pris dans les hauts rangs de la société *. Gela tient à de certaines convenances, que les beaux-arts, d'accord avec le cœur humain, savent découvrir. Le tableau des infortunes que nous éprouvons nous-mêmes nous afflige sans nous instruire. Nous n'avons pas besoin d'aller au spectacle pour y apprendre les secrets de notre famille; la fiction ne peut nous plaire, quand la triste réalité habite sous notre toit. Aucune morale ne se rattache d'ailleurs à une pareille imitation : bien au contraire ; car, en voyant le tableau de notre état, ou nous tombons dans le désespoir, ou nous envions un état qui n'est pas le nôtre. Conduisez le peuple au théâtre : ce ne sont pas des hommes sous le chaume et des représentations de sa propre indigence qu'il lui faut; il vous demande des grands sur la pourpre; son oreille veut ôtre remplie de noms éclatants, et son œil occupé de malheurs de rois.
La morale, la curiosité, la noblesse de l'art, la pureté du goût*, et peut-être la nature envieuse de l'homme, obligent
1. Chateaubriand prend ici le contre-pied de ce qu'on appelait au temps de l)idorol, lie Sebastien Mercier, etc., la lras;édic hoiirgooiso.
2. De toutes les riisons (]uo donne ici i';iuteur, ces deux-là, la noblesse ilc l'arl et la pureté du goilt, ont seules une véritable valeur, liincore u'exigent-cHes pu ou'on D'élève sur le cotliurno, comino il dit, que dus rois ou des princes.
118 LA VIE ET l'CEUVRE DE CHATEAUBRIAND
donc de prendre les acteurs de la tragédie dans une condition élevée. Mais, si la personne doit être distinguée, sa douleur doit être commune, c'est-à-dire d'une nature à être sentie de tous. Or, c'est en ceci que Zaïre nous paraît plus touchante qu'Iphigénie.
Que la fille d'Agamemnon meure pour faire partir une flotte, le spectateur ne peut guère s'intéresser à ce motif. Mais la raison presse dans Zaïre, et chacun peut éprouver le combat d'une passion contre un devoir. De là dérive cette règle dramatique : qu'il faut, autant que possible, fonder l'intérêt de la tragédie non sur une chose, mais sur un sentiment, et que le personnage doit être éloigné du spectateur par son rang, mais yrès de lui par son malheur.
Nous pourrions maintenant chercher dans le sujet d'Iphigénie, traité par Racine, les traits du pinceau chrétien; mais le lecteur est sur la voie de ces études, et il peut la suivre : nous ne nous arrêterons plus que pour faire une observation.
Le Père Brumoy^ a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé selon la nature que Racine, dont l'Iphi génie semble trop résignée. L'observation est bonne en soi ; mais ce que le Père Brumoy n'a pas vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la fille chrétienne. Son père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon, étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage qu'Iphigénie pleurant son trépas ^. Ce ne sont pas toujours les choses purement naturelles qui touchent : il est naturel de craindre la