LA MYTHOLOGIE ET LE MERVEILLEUX CHRÉTIEN
11 n'est pas impossible de soutenir que la mythologie si vantée *, loin d'embellir la nature, en détruit les véritables charmes, et nous croyons que plusieurs littérateurs distingués sont à présent de cet avis.
Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons descrijitive a été inconnue de l'antiquité ; les poètes même qui ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont point fait de description dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des travaux, des mœurs et du bonheur de la vie rustique ; mais quant à ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui ont enrichi la muse moderne, olî en trouve à peine quelques traits dans leurs écrits 2.
celle de Virgile et de RicineV... L'expression des seutirncnts et des beautés classiques, comme les Français l'entendent, n'a jamais été au delà de ce qu'où vient de lire. C'est un égal, c'est un pareil, qui juge avec amour ses frères. L'Allemagne avait ses Lessiug, ses Herder : nous avions ;\ leur opposer ces pages. » (Sainte-Beuve.)
Peut-être Sainte-Beuve a-t-il ici l'admiration un peu trop bénévole. Il y a bien, dans celte comparaison, des traits caractéristiques et des remarques senties ; mais elle est trop souvent vaf,'ue et vide et banale.
1. Ctiateaubriand combat ici ce qu'il appelle « un des plus anciens préjugés de l'école ». On sait que la mythologie fut introduite dans la [joosie française au xvi° siècle, d'abord par Jean le Maire, puis par la l'iéiade. Au xvii» siècle, lautorité (le Boileau contribue puissamment ;'i établir comme une sorte do dogme littéraire la théorie du merveilleux païen considéré non seulement comme un répi-rtoire de métaphores toutes fuites, mais encore comme le « soutien » nécessaire de toute épopée. C'est Chateaubriand qui délivra notre poésie de ces ornements factices et de ces « machines » banales.
2. Nous ne voulons i)u'éclaircir ce mot descriptif, afin qu'on no l'inlerprèto pas dans un sens différent de celui que nous lui donnons. Quelques personnes ont été choquée» de notre assertion, faute d'avoir bien coni|)ris ce ([uo nous voulions dire. Certainement les poètes do l'antiquité ont des mDrceaux dmcriplifx ; il serait absurde de le nier, surtout si l'on donne la plus grande extension ù l'expression, et qu'on entendu par là des descriptions do vétiimenls, do repas, d'armées, do cérémonies, etc., etc.; mais co genre do descripti'i7t csl lotah'ment différent du nôtre; en général, les anciens ont point les mœurs, nous peignons les choses; Virgile décrit la maison rustii/u<\ Théocrite les bcrijers, tt Thomson li's /mu* et lea déserts. (Juand les Grecs et les Latins ont ilit linéiques mois d'un paysage, c»
Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste lie leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne Tapas tapissée de lilas et àe roses; il y a planté, comme Théocrite, des lauriers et de longspins. Dans les jardins d'Alclnoûs, il fait couler des fontaines et lleurir des arbres utiles; il parle ailleurs de la colline battue des vents et couverte de figuiers, et il représente la fumée des palais de Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes.
Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin l'épithète d'harmonieux, parce qu'en effet le pin a une sorte de doux gémissement quand il est faiblement agité ; les nuages, dans les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés par les vents, et les hirondelles, dans l'Enéide, gazouillent sous le chaume du roi Évandre, ou rasent les portiques des palais. Horace, Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose dans le sein des Naïades.
On ne peut guère supposer que des hommes aussi sensibles que les anciens eussent manqué d'yeux pour voir la nature, et de talent pour la peindre, si quelque cause puissante ne les avait aveuglés. Or cette cause était la mythologie, qui, peuplant l'univers d'élégants fantômes, ôtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. Il a fallu que le christianisme vînt chasser ce peuple de faunes, de satyres et de nymphes pour rendre aux grottes leur silence et aux bois leur rêverie. Les déserts ont pris sous notre culte un caractère plus triste, plus vague, plus sublime ; le dôme des forêts s'est exhaussé; les fleuves ont brisé leurs petites urnes, pour
n'a jiimais été que ponr y placer dos perjonnnges et f;(ire rapidement un fond de tableau ; mois ils n'ont jumais représenté dûment, comme nous, les fleuves, les rooutagnos et les forets : c'est tout ce que nous prétendons dire ici. Peut-être olijcctera-t-on que les anciens avaient raison de regarder la poésie descriptive comme l'objet accessoire, et non comme l'objet //rmfiprti du tableau ; je le pense aussi, et l'on a fait de nos jours un étrange abus du genre descriptif; mais il u'en est pas moins vrai que c'est un moyen de plus entre nos mnins, et qu'il a étendu la sphère des images poétiques, sans nous priver de la peinture des mœurs et des passions, telle qu'elle existait pour les anciens. (Note de Chateaubriand.^
ne plus verser que les eaux de l'abîme du sommet des montagnes; le vrai Dieu, en rentrant dans ses œuvres, a donué son immensité à la nature.
Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce soleil couchant, dont le rayon allongé tantôt illumine une forêt, tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu de ces accidents de lumière qui nous retracent chaque matin le miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une uniforme machine d'opéra.
Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète au bord du Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait que des faunes, il n'entendait que des dryades : Priape *■ était là sur un tronc d'olivier, et Vertumne ^ avec les Zéphyrs menait des danses éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse reproduits; nous ne voulons point
. . . Chasser les Tritons de l'empire des eaux, Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux...'
Mais enfin qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme ? qu'en résulte-t-il pour le cœur ? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh! que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui ! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la religion, semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées.
Pénétrez dans ces forces américaines aussi vieilles que le monde : quel profond silence dans ces retraites quand les