GI91ETIÈRES DE CAMPAGNE
Les anciens n'ont point eu de lieux de sépulture plus agréables que nos cimetières de campagne : des prairies, des champs, des eaux, des bois, une riante perspective, mariaient leurs simples images avec le^ tombeaux des laboureurs. On aimait à voir le gros if qui ne végétait plus que par son écorce, les pommiers du presbytère, le haut gazon, les peupliers, l'ormeau des morts, et les buis, et les petites croix de consolation et de grâce. Au milieu des paisibles monuments, le temple villageois élevait sa tour surmontée de l'emblème rustique de la vigilance *. On n'entendait dans ces lieux que le chant du rouge-gorge, et le bruit des brebis qui broutaient l'herbe de la tombe de leur ancien pasteur.
Les sentiers qui traversaient l'enclos bénit aboutissaient à l'église ou à la maison du curé : ils étaient tracés par le pauvre et le pèlerin, qui allaient prier le Dieu des miracles, ou demander le pain de l'aumône à l'homme de l'Évangile : l'indifférent ou le riche ne passait point sur ces tombeaux.
On y lisait pour toute épitaphe : Guillaume ou Paul, né en telle année, mort en telle autre. Sur quelques-uns il n'y avait pas même de nom. Le laboureur chrétien repose oublié dans la mort, comme ces végétaux utiles au milieu desquels il a vécu : la nature ne grave pas le nom des chênes sur leurs troncs abattus dans les forêts.
Cependant, en errant un jour dans un cimetière de campagne, nous aperçûmes une épitaphe latine sur une pierre qui annonçait le tombeau d'un enfant. Surpris de cette magnificence, nous nous en approchâmes, pour connaître l'érudition du curé du village; nous lûmes ces mots de l'Évangile ;
« Sinite parvulos venire ad me. »
« Laissez les petits enfants venir à moi. »
décrite en vers charmants par Tibulle. Il aurait pu ajoutai' encore à l'eiemple de Tibulle celui d'Ovide décrivant épalemont une fête sacrée célélirée aux champs. » Cr. livre II des Amours, élégie XIII, Junonia sacra. U s'agit de la fête rurale da Juuon au pays des Falisques. » (Sainte-Beuve.) 1. Le coq.
Les cimetières de la Suisse sont quelquefois placés sur des rochers, d'où ils commandent les lacs, les précipices et les vallées. Le chamois et l'aigle y fixent leur demeure, et la mort croît sur ces sites escarpés, comme ces plantes alpines dont la racine est plongée dans des glaces éternelles. Après son trépas le paysan de Glaris ou de Saint-Gall est transporté sur ces hauts lieux par son pasteur. Le convoi a pour pompe funèbre la pompe de la nature, et pour musique sur les croupes des Alpes, ces airs bucoliques qui rappellent au Suisse exilé son père, sa mère, ses sœurs, et les bêlements des troupeaux de sa montagne.
...On a fait déjà remarquer la tendre sollicitude des critiques pour la pureté de la religion; on devait donc s'attendre qu'ils se formaliseraient des deux épisodes que l'auteur a introduits dans son livre... Encore une fois, l'auteur a dû combattre des poèmes et des romans impies avec des poèmes et des romans pieux 2 ; il s'est couvert des mêmes armes dont il voyait l'ennemi revêtu : c'était une conséquence naturelle et nécessaire du genre d'apologie qu'il avait choisi. Il a cherché à donner l'exemple avec le précepte : dans la partie théorique de son ouvrage, il avait dit que la religion embellit notre existence, corrige les passions sans les éteindre, jette un intérêt singulier sur tous les sujets où elle est employée; il avait dit que sa doctrine et son culte se mêlent merveilleusement aux émotions du cœur et aux scènes de la nature, qu'elle est enfin la seule ressource dans les grands malheurs de la vie : il ne suffisait pas d'avancer tout cela, il fallait encore le prouver. C'est ce que l'auteur a essayé de faire dans les deux épisodes de son livre. Ces épisodes étaient en outre une amorce préparée à l'espèce de lecteurs pour qui l'ouvrage est spécialement écrit. L'auteur avait-il donc si mal connu le cœur humilia, lorsqu'il a tendu ce piège innocent aux incrédules? El. n'est-il pas probable que tel lecteur n'eût jamais ouvert le Génie du ChHstia7iisme, s'il n'y avait cherché René et
1 . Dans le morceau suivant, empruuté à ta Défense du Génie du Christiajiisme, Chateaubriand essaye de rattacher yl/a^a et René ai\ plan et à l'inspiration générale de son grand ouvrage.
2. Mais Atidii et liené sout-ils vraiment des romans pieux ? C'est après coup <iuc Chateaubriand on a voulu faire des œuvres d'édification chrétienne; le christianisme y est artificiel.
Alala*-'i Tout ce qu'un critique impartial, qui veut entrer dans l'esprit de l'ouvrage, était en droit d'exiger de l'auteur, c'est que les épisodes de cet ouvrage eussent une tendance visible à faire aimer la religion et à en démontrer l'utilité. Or, la nécessité des cloîtres pour certains malheurs de la vie, et ceux-là mêmes qui sont les plus grands, la puissance d'une religion qui peut seule fermer des plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient guérir, ne sont-elles pas invinciblement prouvées dans l'histoire de René ^ ? L'auteur y combat ^ en outre le travers particulier des jeunes gens du siècle, le travers qui mène directement au suicide. C'est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables*. En s'isolant des hommes, en s'abandonnant à ses songes, il a fait croire à une foule de jeunes gens qu'il est beau de se jeter ainsi dans le vague de la vie. Le roman de Werther'^ a développé depuis ce germe de poison. L'auteur du Génie du Christianisme, obligé de faire entrer dans le cadre de son apologie quelques tableaux pour l'imagination, a voulu dénoncer cette espèce de vice nouveau, et peindre les funestes conséquences de l'amour outré de la solitude ^. Les
1. Une amorce, un piège : ces mots cux-raémes indiquent assez en quoi pèche l'apologie.
t. Mais est-ce vraiment là l'esprit de René? « Daus Uané, dit Chéaedollé, Chateaubriand u caché le poison sous l'idée religieuse ; c'est emiioisouner dans une hostie. »
3. — « Si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René poètes et de René prosateurs a pullulé; on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues; il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux uuajjes et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège qui n'ait rôvc être le plus malheureux des hommes, de bambin qui, à seize ans, n'ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par sou génie, qui, dans'l'abime do ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions, qui n'ait frappé son front pâle et échovelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus. i> [Méin. d'Oulrc- Tombe.) Si Chateaubriand voulait (■•m battre ce » travers», il a singulièrimcut manqué son but. Mais René aurait be.iu se retirer vraiment dans un cloitre, sa ligun-, telle qu'elle demeure dans notn' esprit, est celle d'un héros de l'ennui qui se glnrilie de son mal et qui se drape en sa hautaine doulour.
4. Zi.lrs Hêucr'œs du. l'iomeneur solitaire. Mais Chateaubriand oublie Sonaiicour, dont U]H Rêveries sur ta nalme primitive de l'homme ny^ieat paru dès 179s. Oéermann est de ISO.'î.
5. Le Werther do Ga-tln^ fut publié en 1 77 i. L'auteur s'y débarrassa de son mal eu l'ino» (ulant aux autres. On sait qwcl elfct produisit son livre sur la jeunesse contemporaine.
t. Cf. ces lignes des Méiiioirei : ■ Je reconnais tout d'abord que, daus ma pre»
154 LA VIE ET l'œuvre DE CHATEAUBRUND
couvents offraient autrefois des retraites à ces âmes contemplatives, que la nature appelle impérieusement aux méditations. Elles y trouvaient auprès de Dieu de quoi remplir le vide qu'elles sentent en elles-mêmes, et souvent l'occasion d'exercer de rares et sublimes vertus. Mais, depuis la destruction des monastères et les progrès de l'incrédulité, on doit s'attendre à voir se multiplier au milieu de la société (comme il est arrivé en Angleterre) des espèces de Solitaires tout à la fois passionnés et philosophes, qui, ne pouvant ni renoncer aux vices du siècle, ni aimer ce siècle, prendront la haine des hommes pour de l'élévation de génie, renonceront à tout devoir divin et humain, se nourriront à l'écart des plus vaines chimères, et se plongeront de plus en plus dans une misanthropie orgueilleuse qui les conduira à la folie ou à la mort.
Afin d'inspirer plus d'éloignement pour ces rêveries criminelles, l'auteur a pensé qu'il devait prendre la punition de René dans le cercle de ces malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille de l'homme, et que les anciens attribuaient à la fatalité. L'auteur eût choisi le sujet de Phèdre s'il n'eût été traité par Racine : il ne restait que celui d'Érope et de Thyeste * chez les Grecs, ou d'Amnon et de Thamar chez les Hébreux^ ; et bien que ce sujet ait été aussi transporté sur notre scène 3, il est toutefois moins connu que le premier. Peut-être aussi s'applique-t-il mieux au caractère que l'auteur a voulu peindre. En effet, les folles rêveries de René commencent le mal, et ses extravagances l'achèvent; par les premières, il égare l'imagination d'une faible femme ; par les dernières, en voulant attenter à ses jours, il oblige cette infortunée à se réunir à lui : ainsi le malheur naît du sujet, et la punition sort de la faute.
Il ne restait qu'à sanctifier*, par le christianisme, cette ca-
mlère jeunesse, Ossian, Werther, les Rêveries du Pr meneur solitaire,... ont pu 8'appareiiter h mes iJées; mais je n'ai rien caché, rien dissimulé du plaisir quo ne causaiont îles ouvrages où je me délectais. »