Id., Georgiques, II
LETTRE A M. DE F0NTANB6 173
croiriez transporté au temps des vieux Sabins ou au siècle de l'Arcadien Évaudre, -ircu>.s'v&; Xawv *, alors que le Titre s'appelait Albula, et que le pieux Énée remonta ses ondes inconnues^.
Je conviendrai toutefois que les sites de Naples sont peutêtre plus éblouissants que ceux de Rome : lorsque le soleil enflammé, ou que la lune large et rougie, s'élève au-dessu. du Vésuve, comme un globe lancé par le volcan, la baie de Naples avec ses rivages bordés d'orangers, les montagnes de la Fouille, l'île de Caprée, la côte du Pausilippe, Baies, Misène, Cumes, l'Averne, les Champs-Elysées, et toute cette terre virgilienne, présentent un spectacle magique; mais il n'a pas selon moi le grandiose ^ de la campagne romaine. Du moins est-il certain que l'on s'attache prodigieusement à ce sol fameux : il y a deux mille ans que Cicéron se croyait exilé sous le ciel de l'Asie, et qu'il écrivait à ses amis : Urbein, mi Rufe, cote, in ista luce vive^. Cet attrait de la belle Ausonie^ est encore le môme. On cite plusieurs exemples de voyageurs qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer quelques jours, y sont demeurés toute la vie. Il fallut que le Poussin® vînt mourir sur cette terre des beaux paysages; au moment même où je vous écris, j'ai le bonheur d'y connaître M. d'Agincourf, qui y vit seul depuis vingt-cinq ans, et qui promet à la France d'avoir son Winckelmunn *.
Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de l'autiquitù et
1. Pasteur lies pouples. L'expression est il'Hoinère. 8. Cf. É),ei(le, livre VH.
3. Ce grandiose, est eu liarmonie avec l'imaginatioD de Château brianii I.:imartiae chaulera de préférence les <> voluptueux vallons» de Baïa.
4. « C'est h Rome qu'il faut habiter, mon cher Kufus, c'est ;i cette luraidre qu'il faut vivre. » {Traduction de Chateaubriand.)
ï. Nom antique Me l'Italie.
»!. Célèbre peintre français, né aux Andelys en l."i9-i, mort en 166."}. Il alla île bonne heure à Donie. Louis XIII l'en rappela, lui donna une pension et un appartement au Louvre; mais lo Poussin, dégoûté de-i intrigues et des mesipilues ii\;ililos de ses confrères, ne tarda pas à quitter clélinitivemenf Paris pour Rorac, ou il mourut.
7. M. d'Agincourt commença en 180!) la publication d'un ouvrage sur l'arl du X* au .vv siéile.
8. Né en 1717, dans le lirandebourg, mort en 1768. Antiquairo ot esthéticien, autour d'un grand nombre d'ouvruges dont le plus célèbre est sou J/istoirc d« l'art dan.i t'aiitiijuité, fuhliéo eu I7ti4.
174 LA VIE ET L ŒUVRE DE CnATEAUBRIAND
des arts, ou quiconque n'a plus de liens dans la vie, doit venir demeurer à Rome. Là il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et qui occupera son cœur, des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera, la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il est malheureux, s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux, du charmant tombeau de Cecilia Metella au modeste cercueil d'une femme infortunée! Il pourra croire que ces mânes chéris se plaisent à errer autour de ces monuments avec l'ombre de Cicéron, pleurant encore sa chère Tullie ', ou d'Agrippine encore occupée de l'urne de Germanicus . S'il est chrétien, ah! comment pourrait-il alors s'arracher de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui l'a précédé, de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux catacombes sous l'œil du Père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur poussière, et semblent plus voisin des cieux?
Quoique Rome, vue intérieurement, offre l'aspect de la plupart des villes européennes, toutefois elle conserve encore un caractère particulier : aucune autre cité ne présente un pareil mélange d'architecture et de ruines, depuis le Panthéon d'Agrippa jusqu'aux murailles de Bélisairc, depuis les monuments apportés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par Michel- Ange 3. La beauté des femmes est un autre trait distinctif de Rome : elles rappellent par leur port et leur démarche les Clélie et les Cornôlie; on croirait voir des statues antiques de Junon ou de Pallas, descendues de leur piédestal et se promenant autour de leurs temples *.