‹ Lectures choisiesChapitre 88 sur 145 · Sa fille · texte numérisé non relu

Sa fille

S. Cf. Tacite, Annales, liv. III.

3, Le dôme de Sai ut- Pierre.

4. « Parlant des femmes romaines, de ce caractère matronal et diguo qui les dis lingue dès la jeunesse, plutôt que la grftce, il dit : La beauté des femmes, etc.

LETTRE A M. DE FûNTANES il'6

Une autre singularité de la ville de Rome, ce sont les troupeaux de chèvres et surtout ces attelages de grands bœufs aux cornes énormes, couchés au pied des obélisques égyptiens, parmi les débris du Forum, et sous les arcs où ils passaient autrefois pour conduire le triomphateur romain à ce Capitule que Cicéron appelle le Conseil public de Vunivers :

Romanes ad templa deum duxere triumphos*.

A tous les bruits ordinaires des grandes cités, se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de toutes parts, comme si l'on était auprès des fontaines de Blandusie ou d'Égérie. Du haut des collines renfermées dans l'enceinte de Rome, ou à l'extrémité de plusieurs rues, vous apercevez la campagne en perspective, ce qui mêle la ville et les champs d'une manière pittoresque. En hiver les toits des maisons sont couverts d'herbes, comme les toits de chaume de nos paysans. Ces diverses circonstances contribuent à donner à Rome je ne sais quoi de rustique, qui va bien à son histoire ; ses premiers dictateurs conduisaient la charrue; elle dut l'empire du monde à des laboureurs, et le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d'enseigner l'art d'Hésiode * aux enfants de Romulus :

Ascr.Tumque cano romana per oppida carmen^.

Quant au Tibre qui baigne cette grande cité, et qui en partage la gloire, sa destinée est tout h fait bizarre. II passe dans un coin de Rome comme s'il n'y était pas; on n'y daigne pas jeter les yeux, on n'en parle jamais, on ne boit point ses eaux, les femmes ne s'en servent pas pour laver; il se dérobe

Notez que c'est ce dernier trait qui achôve et accomplit la pcusi'e : on croirait voir des statues antii/ws de Junon et de Pallas. On trouverait encore cela assoï aisément, et ou s'ariôtcr.iit sali-fait. Le reste est ilu grand (écrivain, qui ne laisse rion A dire apn^s lui et qui ferme le cercle d'or. » 'Saiuto-Heuvo.)

1. Virgile, Géonjiq., Il, 147. « Ils conduisirent aux temples dos dieux les triomphes romain!). »

2. Hésiode, poète gnc, l'auteur du poème Ici Gùivrcs et les Jours, dont une grande partie c-t ronsacréo aux travaux elianipôtrcs.

3. Virgile, Gf^orf/i'/., II, 175. « Et je chante sur lo mode d'Ascra dans les villei romaines. » — Asrra, ville de Béotie, patrie d'Hésiode.

entre de méchantes maisons qui le cachent, et court se précipiter dans la mer, honteux de s'appeler le Tevere.

Il faut maintenant, moucher ami, vous dire quelque chose de ces ruines dont vous m'avez recommandé de vous parler, et qui font une si grande partie des dehors de Rome; je les ai vues en détail, soit à Rome, soit à Naples, excepté pourtant les temples de Psestum », que je n'ai pas eu le temps de visiter. Vous sentez que ces ruines doivent prendre différents caractères, selon les souvenirs qui s'y attachent.

Dans une belle soirée du mois de juillet dernier, j'étais allé m'asseoir au Colisée, sur la marche d'un des autels consacrés aux douleurs de la Passion. Le soleil qui se couchait versait des fleuves d'or par toutes ces galeries où roulait jadis le torrent des peuples ; de fortes ombres sortaient en même temps de l'enfoncement des loges et des corridors, ou tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du haut des massifs de l'ar- . chitecture, j'apercevais, entre les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du palais des Césars, avec un palmier qui semble être placé tout exprès sur ces débris pour les peintres et les poètes. Au lieu des cris de joie que des spectateurs féroces poussaient jadis dans cet amphithéâtre, en voyant déchirer des chrétiens par des lions, on n'entendait que les aboiements des chiens de l'ermite, qui garde ces ruines. Mais aussitôt que le soleil disparut à l'horizon, la cloche du dôme de Saint-Pierre retentit sous les portiques du Colisée. Cette correspondance établie par des sons religieux entre les deux plus grands monuments de Rome païenne et de Rome chrétienne me causa une vive émotion : je songeai que l'édifice moderne tomberait comme l'édifice antique; je songeai que les monuments se succèdent comme les hommes qui les ont élevés; je rappelai dans ma mémoire que ces mêmes Juifs qui, dans leur première captivité, travaillèrent aux pyramides de l'Egypte et aux murailles de Pabylone, avaient, dans leur

I A quelques lieues de Naples. — Cf. Victor Iliigo :

Qu'il hante de Pocstiim l'aiigustp colonnade. {Orientales, Lui.)

dernière dispersion, bâti cet énorme amphithéâtre. Les voûtes qui répétaient les sons de la cloche chrétienne étaient l'ouvrage d'un empereur païen marqué dans les prophéties pour ia destruction finale de Jérusalem. Sont-ce là d'assez hauts sujets de méditation, et croyez-vous qu'une ville où de pareils elfets se reproduisent à chaque pas soit digne d'être vue'? Je suis retourné hier, 9 janvier, au Colisée pour le voir dans une autre saison, et sous un autre aspect : j'ai été étonné, en arrivant, de ne point entendre l'aboiement des chiens qui se montraient ordinairement dans les corridors supérieurs de l'amphithéâtre, parmi les herbes séchées. J'ai frappé à la porte dé l'ermitage pratiqué dans le cintre d'une loge ; on ne m'a point répondu; l'ermite est mort. L'inclémence de la saison, l'absence du bon solitaire, des chagrins récents, ont redoublé pour moi la tristesse de ce lieu; j'ai cru voir les décombres d'un édifice que j'avais admiré quelques jours auparavant dans toute son intégrité et toute sa fraîcheur. C'est ainsi, mon très cher ami, que nous sommes avertis à chaque pas de notre néant; l'homme cherche au dehors des raisons pour s'en convaincre; il va méditer sur les ruines des empires, il oublie qu'il est lui-même une ruine encore plus chancelante, et qu'il sera tomiDé avant ces débris. Ce qui achève de rendre notre vie le songe d'une ombre *, c'est que

i. Cf. pour tout ce morceau les vers de Lamartine, dans la Liberté ;

Rome, fe Toili\ donc, ô môre des Césars!

J'aime à fouler aux pieds tes monuments (^pars.

J'aime à sentir le temps, plus fort que t;i mémoire,

Efricer pas à pas les traces de la gloire!

L'Iiomme serait-il donc de ses œuvres jaloux?

Nos monumouts sont-ils plus immortels que nous?

Eg.iux devant le temps, non, tu ruine immense

Nous console du moias de notre décadence. >

J'aime, j'aime à venir rêver sur ce tombeau,

A l'heure où do la nuit le lugubre llambeau,

Comoii" l'œil du passé, flottant sur des ruini-9,

D'un pttle demi-deuil revêt les se|)t collines,

Et d'un ciel toujours jeune éclaircissunt l'azur,

Fait briller les tc)rreat3 «ur les (lots de Tibur

t, Expressio'i de Pindare.

178 LA VIE ET l'œuvre DE CHATEAUBRIAND

nous ne pouvons pas même espérer de vivre longtemps dans le souvenir de nos amis, puisque leur cœur, où s'est gravée notre image, est, comme l'objet dont il retient les traits, une argile sujette à se dissoudre. On m'a montré à Portici un morceau de cendre du Vésuve, friable au toucher, et qui conserve l'empreinte, chaque jour plus effacée, du sein et du bras d'une jeune femme ensevelie sous les ruines du Pompeïa; c'est une image assez juste, bien qu'elle ne soit pas encore assez vaine, de la trace que notre mémoire laisse dans le cœur des hommes, cendre et poussière^.

i. Expression de Job.

DEMODOCUS ET CY3I0D0CEE CHEZ LASTHENES

Démodocus et Cymodocée suivirent quelque temps un sen lier tracé au milieu des vignes, sur un terrain penchant où croissaient çà et là quelques hêtres d'une grosseur démesurée. Ils aperçurent bientôt un champ hérissé de faisceaux de gerbes et couvert d'hommes et de femmes qui s'empressaient, les uns à charger des chariots, les autres à couper et à lier des épis. En arrivant au milieu des moissonneurs, l'inconnu s'écria:

« Le Seigneur soit avec vous ! »

Et les moissonneurs répondirent :

« Dieu vous donne sa bénédiction I »

Et ils chantaient, en travaillant, un cantique sur un air grave. Des glaneuses les suivaient en cueillant de nombreux épis qu'ils laissaient exprès derrière eux : leur maître l'avait ordonné ainsi, afin que ces pauvres femmes pussent ramasser nn peu de blé sans honte ■'. Cymodocée reconnut de loin le

1, Démodocus, dcinicr descendant dus Iloniéridt^s, prètru d'Homère au tcmpl* tie ce poète, a cousaci-é au i;ulto dus Muses sa QUe uuique, Cymodocée, :iliii de la dérober aux poursuites d'Hiôrocles, proconsul d'Acliaie. Cymodocée, (tant allée, seule avec sa aourrice, h. la fête de Diane, a perdu son chemin ; elle rencontre un jeune homme, Eudorc, fils <le Lasthéoès, qui la reconduit chez sou père. 'Jui'lques jours après, Démodocus part avec sa lillo pour aller olVrir des présents à l>udore et remerrier la ramille de l.asihénès. Arrivé en Arcadie, il est conduit [iir un vieillard au champ où Lasthénès et lus siens font la moisson.

ï. Le vieillard qu'ont rencontré Démodocus et sa flile, et qui a voulu leur servir de guide. Comme on va le voir, ce vii.'illard n'est autre que Laslliéuès lui-même.

3. Souvenir du livre de Huth. Cf. Victor llu^n, Hooz, dans la première Légende du siècles :

Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse, « L'iissez tomber eiprôs des épis *, disait-il.

180 LA VIE ET L ŒUVRE DE CnATEAUBRTAND

jeune homme de la forêt '; il était assis, avec sa mère et ses sœurs, sur des gerbes, à l'ombre d'un andrachné. La famille se leva et s'avança vers les étrangers.

« Séphora, dit le guide de Démodocus, ma chère épouse, remercions la Providence qui nous envoie des voyageurs. «

« Comment ! s'écria le père de Cymodocée, c'était là le riche Lasthénès, et je ne l'ai pas reconnu! Ah! combien les dieux se jouent' du discernement des hommes! Je t'ai pris pour l'esclave chargé par son maître d'exercer les devoirs de l'hospitalité. »

Lasthénès s'inclina.

Eudore, les yeux baissés, et donnant sa main à la plus jeune de ses sœurs, se tenait respectueusement derrière sa mère.

« Mon hôte, dit Démodocus, et vous, sage épouse de Lasthénès, semblable à la mère de Télémaque, votre fils vous a sans doute appris ce qu'il a fait pour ma fille, que les Faunes avaient égarée dans les bois; montrez-moi le noble Eudore, que je l'embrasse comme mon fils! »

« Voilà Eudore derrière sa mère, répondit Lasthénès. J'ignore ce qu'il a fait pour vous : il ne nous en a pas parlé. »

Démodocus demeura confondu.

« Quoi ! pensait-il en lui-même, ce simple pasteur est le guerrier qui triompha de Garrausius, le tribun de la légion britiinnique, l'ami du prince Constantin ^ ! »

Revenu enfin de son premier étonnement, le prêtre d'Homère s'écria :

« J'aurais dû reconnaître Eudore à sa taille de héros, moins haute cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n'ont plus la force de leurs pères. 0 toi qui pourrais être le plus

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