Cf. Iliad,!, chaut XVIII
« Je suis chrétien. »
Le descendant d'Homère demeura quelque temps interdit; puiSj reprenant la parole :
« Mon hôte, dit-il, pardonne à ma franchise : j'ai toujours obéi à la Vérité, fille de Saturne et mère de la Vertu. Les dieux sont justes : comment pourrais-je concilier la prospérité qui t'environne, et les impiétés dont on accuse les chrétiens? »
Lasthénès répondit. :
« Voyageur, les chrétiens ne sont point des impies, et vos dieux ne sont ni justes ni injustes : ils ne sont rien. Si mes champs et mes troupeaux prospèrent entre les mains de ma famille, c'est qu'elle est simple de cœur et soumise à la volonté de Celui qui est le seul et véritable Dieu. Le Ciel m'a donné la chaste épouse que vous me voyez; je ne lui ai demandé qu'une constante amitié, l'humilité et la chasteté d'une femme. Dieu a béni mes intentions ; il m'a donné des enfants soumis, qui sont la coiironne des vieillards. Ils aiment leurs parents, et ils sont heureux parce qu'ils sont attachés au toit de leur père. Mon épouse et moi, nous avons vieilli ensemble ; et quoique mes jours n'aient pas toujours été bons, elle a dormi trente ans à mes côtés sans révéler les soucis de ma couche et les tribulations cachées de mon cœur. Que Dieu lui rende sept fois la paix qu'elle m'a donnée ! Elle ne sera jamais aussi heureuse que je le désire. »
Ainsi le cœur de ce chrétien des anciens jours s'épanouissait en parlant de son épouse. Gymodocée l'écoutait avec amour : la beauté de ces mœurs pénétrait l'âme de cette jeune infidèle * ; et Démodocus lui-même avait besoin de se rappeler Homère et tous ses dieux pour n'être pas entraîné par la force de la vérité.
Après quelques moments, le père de Gymodocée dit à Lasthénès :
« Tu me semblés tout à fait des temps antiques, et cependant je n'ai point vu tes paroles dans Homère! Ton silence a la dignité du silence des sages. Tu t'élèves à des senliraents
i. On nous prépare déjà h la conversion de Gymodocée.
pleins de majesté, non sur les ailes d'or d'Euripide, mais sur les ailes célestes de Platon. Au milieu d'une douce abondance, tu jouis des grâces de l'amitié; rien n'est forcé autour de toi : tout est contentement, persuasion, amour. Puisses-tu conserver longtemps ton bonheur et tes richesses ! »
« Je n'ai jamais cru, répondit Laslhénès, que ces richesses fussent à moi : je les recueille pour mes frères les chrétiens, pour les gentils, pour les voyageurs, pour tous les infortunés Dieu m'en a donné la direction; Dieu me l'ôtera peut-être • que son saint nom soit béni I »
Comme Laslhénès achevait de prononcer ces paroles, le soleil descendit sur les sommets du Pholoë', vers l'horizon éclatant d'Olympie ; l'astre agrandi parut un moment immobile, suspendu au-dessus de la montagne, comme un large bouclier d'or. Les bois de l'Alphée^ et du Ladon ^, les neiges lointaines du Telphusse * et du Lycée ^ se couvrirent de roses; les vents tombèrent, et les vallées de l'Arcadie demeurèrent dans un repos universel. Les moissonneurs quittèrent alors leur ouvrage ; la famille, accompagnée des étrangers, reprit le chemin de la maison. Les maîtres et les serviteurs marchaient pêle-mêle, portant les divers instruments du labourage ; ils étaient suivis de mulets au pied sûr, chargés de bois coupé sur les hauteurs, et de bœufs traînant lentement les équipages champêtres renversés, ou les chariots tremlîlants sous le poids des gerbes.
En arrivant à la maison, on entendit le son d'une cloche.
« Nous allons faire la prière du soir, dit Lasthénès à Démodocus; nous permettrez-vous de vous quitter un moment, ou préférez-vous nous suivre? »
« Me préservent les dieux de mépriser les prières, s'écria Démodocus, ces flUes boiteuses de Jupiter, qui peuvent seules apaiser la colère d'Até * 1 »