La résignation est une vertu chr tienne par excellence
3. Soit que les fugitifs fussent découverts, soit qu'ils eussent à poursuivre leur aventureux voyage, une pareille tentative offrait les plus grands dangers.
4. Chateaubriand ne manque aucune occasion d'attribuer au cliristiani>me toutes les vertus morales aussi bien que toutes les supériorités esthétiques.
5. Si cet épisode du combat entre les Francs et les Romains se relie à l'ensemble de l'œuvre, ce n'est que parce qu'Eudore y a pris part, et d'ailleurs, le rôle qu'Eudore y joue ne suffit pas à justifier un aussi long récit, puisque lui-même n'intervient que tout à la fin ; mais, outre son caractère tout national, qui lui donne un intérêt particulier, il est le premier moilèle en notre langue d'une narration historique vraiment pittoresque, qui ne se contente pas de relater les faits, mais qui rend la couleur dos lieux, le caractère des temps, la physionomie des races.
A Chateaubriand était réservé d'ouvrirune nouvelle voie. Augustin Thierry, qui devait le premier et plus qu'aucun autre coMtribncr ;\ la n^naissance de> études historiques, rond à l'auteur des Martyrs un éclataut témoignage. « En ISIO, dit-il dans sa préface des Ri'cils merouin<;îV»)i?, j'achevais mes classes au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des Martyrs, apporté du dehors, circula dans le collège. Ce fut un graud événement pour ceux d'entre nous qui ressentaient déi:\ le goilt du beau et l'admiration de la gloire. Nous nous disputions ce livre ; il fut convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de congé, à l'heure de la promenade. Ce jour-là je feignis m'être fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais, ou plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitrf*, dans une salle voûtée qui é'ait notre saile d'étudc8 et dont l'aspect me semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme vague et comme un éblouis- ■emiuji d'imagination; mais quanil vint le récit d'Euiloie, cette histoire vivante de l'Empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et plus mÔlé de réflexions m'ilttaelia au tableau de la Ville éternelle, do la cour d'un empereur romain, delà • marche d'une armée romaine dans les fanges de la Balavieot de sa rencontre avec une armée do Kranks. J'avais lu dans ITIistoire de France à l'usage des élèves do l'École militaire, notri! livre classique : « Les Franks ou Français, déjà nniitros de
Tonrnay et fies rives do l'Escaut, s'étaient étendus jusqu'à la Somme Clovis,
Qls du roi Ciiibléric, monta sur le troue en iâl, et affermit par ses victoires lot
192 LA VIE ET L ŒUVRE DE CUAïEAUCHIAND
comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachait pas le genou. Les yeux de ces Barbares * ont la couleur d'une mer orageuse; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine, et teinte d'une liqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu'au-dessus de la bouche, afin de donner
fondements da la monarchie française. « Toute mon archéologie du moyen âge consistait dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais apprises par cœur. Français, trône, monarchie, étaient pour moi le commeucement et la Un, le fond et la forme de notre histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terriljles Fraults de M. de Chateaubriand, « parés de la dépouille des ours, des veaux marins des urochs et des sangliers », de ce camp « retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs », Je cette armée rangée en triangle " où l'on ne distinguait qu'une forêt de (ramées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus ». A mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement; l'impression que fit sur moi léchant de guerre des Franks eut quelque chose d'électrique, Je quittai la place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de li salle, je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé ; « Pharamoiid! Pharamond Inous avons combattu », etc. Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. »
1. Pelouticr demande oîi Mézeray a pris que les Francs avaient les yeux verts; il cite un mot gre: qui veut dire bleu et que Mézeray, dit-il, a mal interprété. Peloutier se trompe; Mézeray n'a traduit ici ni Strabon ni Diodore, qui n'ont pu parler des Francs, ni Agathias, ni Anne Comnène ; il avait sans doute en vue le passage de Sidoine Apollinaire dont je me suis servi. J'ai donc pu dire poétiquement des yeux couleur d'une mer orageuse, autorisé d'un côté par les vers de Sidoine, qui donnent aux Francs des yeux verdâtres, et, de l'autre., par le témoignage de toute l'antiquité, qui parle du regard terrible des Barbares.
(Note de Chateaubriand.)
Chateaubriand est constamment préoccupé dans ses notes d'établir l'authenticité des plus petits détails qu'il donne. S'il ne faut pas traiisformi?r l'autour des Jl/u?'« tyrs en érudit, il ne faut pas nou plus méconnaître tout ce qu'une telle œuvre suppose de lectures et do recherches. Chateaubriand n'a pas étudié les choses de longue main et pour elles-mêmes, avec l'assiduité et le désintéressement d'un historien véritable. Son érudilion, si hérissée qu'elle se fasse dans les éclaircissement» et remarques qu'il joignit après coup au texte de sou ouvrage, ne date sans doute que de la veille ; il l'a acquise en vue d'un but précis, il n'a dépouillé tous les auteurs qu'il cite qu'avec l'intention d'eu extraire quelques notes propres à être mises sur-le-champ à profit. Le poète chez lui avait précédé l'historien, et l'on peut même dire qu'il ne considéra jamais l'histoire que par son côté poétique. Du moins ne s'abandonna-t-il pas sans guide aux caprices d'une divination aventureuse. En faisant œuvre d'art il voulut aussi faire œuvre de vérité, et, loin de reprocher à co poêle de n'avoir pas été un érudit, nous devons plutôt, avant d'udniirer la puissance évocatricc de son imagination, rendre hommage au labeur souvient bien ingrat que s'imposa un géuie impatient et fougueux comme la tien.
l leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d'une longue framéei, et leur main gauche d'un bouclier qu'ils tournent comme une roue rapide ; d'autres, au lieu de ce bouclier, tiennent une espèce de javelot, nommé angon ^, où s'enfoncent deux fers recourbés; mais tous ont à la ceinture la redoutable francisque, espèce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d'un dur acier : arme funeste que le Franc jette en poussant un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu'un œil intrépide a marqué.
« Ces Barbares, fidèles aux usages des anciens Germains, s'étaient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable triangle, où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bètes et des corps demi-nus, s'avançait avec impétuosité, mais d'un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. A la pointe de ce triangle étaient placés des braves qui conservaient une barbe longue et hérissée, et qui portaient au bras un anneau de fer ^. Ils avaient juré de ne quitter ces marques de servitude qu'après avoir sacrifié un Romain. Cliaque chef dans ce vaste corps était environné des guerriers de sa famille *, afin que, plus ferme dans le choc, il remportât la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se ralliait sous un symbole : la plus noble d'entre elles se distinguait par des abeilles ou trois fers de lance ". Le vieux roi des Sicambres, Pharamond ^, conduisait l'armée
1. Lafiamée se distinguait île la lunce pur son fer plus étroit et plus court.
2.. Javclut garni (1<! lames de fer. Au-dessous du la pointe, il y avait des crochets recuurjjés en bas en l'orme d'Iiaraeçon. « Quau<l le Français est dans une bataille, il jette ce javelot... Si le javelot ne perce que le bouclier, il y demeure attaché et traîne à terre par le bout d'en bas. 11 est impossibl>.' à celui qui en est frappé de l'arrachera cause des crocliets qui le retiennent; il no peut non plus le couper, à cause di;s lûmes qui le couvrent. Quand le Français voit cela, il met le pied sur le bout du javelot et pèse de toute >a force sur le bouclier, tellement riue le bras de celui qui le soutient venant à se lasser, il découvre la tète el l'eKtoni.ie ; ainsi il est aise au Français du lu tuer. » (Agath., Il, m; traiuctiou du président Cousin.)
3. Paul Diacre raconte (fJisl., Ifl, 7) que 6000 Saxons Orent vœu de ne se > ou|iei les cheveux ni la barbo avant d'avoir tiré vengeance des Suèvcs. .Cf. Taeito, Du .Uur. Germ., VII.
5. Je place ici l'origine des armes du la monarchie. {Note de Ch.ileaubii and.)
S. Il y aura ici anachronisnii-, si l'on veut, on ''"o dira que c'est un Pharanioud
entière, et laissait une partie du commandement à son petii* fils Mcrovée. Les cavaliers francs, en face de la cavalerie romaine, couvraient les deux côtés de leur infanterie : à leurs casques en forme de gueules ouvertes ombragées de deux ailes de vautour, à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes ou pour ces figures bizarres que l'on aperçoit au milieu des nuages pendant une tempête. Glodion, fils de Pbaramond et père de Mérovée, brillait à la tête de ces cavaliers menaçants.
« Sur une grève, derrière cet essaim d'ennemis, on apercevait leur camp semblable à un marché de laboureurs et de pêcheurs; il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières* en lambeaux faisaient sortir de jeunes poulains d'un bois sacré, afin de découvrir par leur course à quel parti Tuiston 2 promettait la victoire. La mer d'un côté, des forêts de l'autre, formaient le cadre de ce grand tableau.
« Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l'océan et les armées. La terre paraît embrasée du feu des casques et des lances. Les instruments guerriers sonnent l'air antique de Jules César partant pour les Gaules. La rage s'empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur l'épée. Les chevaux se cabrent, creusent l'arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine
un Méro>ée, un Clodiou, ancètri-S des princes Je ce nom que nous voyons dans l'histoii-o. On sait d'ailleurs qu'il y a eu plusieurs Pharamoud, et peut-être ce nom n'étiiit-il que celui de Li dignité. (Noie de- Chateaubriand.)
1. Il y a ici une réunion de plusieurs clioses. Scion Tacite, les Germains accordaient l'esprit de divination aux femmes ; les Gaulois, comme nous le verrons par la suite (Episode de Velléda), avaient leurs Druidesses ; ces Druidesses se cliangèrenl en fées, en sorcières, etc. ; de là les sorcières de Macbeth. Quant aux augures tirt's de la course des chevaux, Tacite est mon garant. (iVote de Chateaubriand.) Cf. Tacite, De .Vor. Germ., X.
2. Cf. Tacite : Célébrant carminibus Tuistonem dettm. {De Mor. Gei-m., II.) Ils ont d'ancieunes poi^sies qui célèbrent le dieu Tuiston.
Tuisto, Tuisco, Tvisco, Tivisco sont des formes diverses d'un même nom donJ la racine tio signifierait céleste : c'est sans doute l'origine du mot deuisc/i. Cf. aussi Teuton.
enflammée, ou lèvent vers le ciel leui^s naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probus :
« Quand nous aurons vaincu raille guerriers francs, combien ne vaincrons-nous pas de millions de Perses!* »
« Les Grecs répètent en chœur le Pœan^, et les Gaulois l'hymne des Druides 3. Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils serrent leurs boucliers contre leur bouche*, et font entendre un gémissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un rocher ; puis tout à coup, poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit* à la louange de leurs héros :
« Pharamond I Pharamond ! Nous avons combattu avec l'épée.
M Nous avons lancé la francisque® à deux tranchants; la « sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de « leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes pous- « salent des cris de joie; le corbeau nageait dans le sang des « morts; tout l'océan n'était qu'une plaie : les vierges ont « pleuré longtemps !
« Pharamond 1 Pharamond 1 Nous avons combattu avec l'épée,
1. Au court règne tlu jeuae Gordien appartient vraisemblablement une circonstance de haute importance pour nos origines nationales. Aurelianus (depuis empereur), étant alors tribun de la sixième légion gauloise, doflt les Fr;inks qui couraient par toute la G ule, en tua 700 et en prit 300 qu'il vendit comme esclaves; sur quoi les soldats firent celle chanson : « Nous avons tué mille Franks et mille Sarmatcs; nous cherchons mille, mille, mille, mille, mille Perses. » Cet événement dut avoir lieu vers 231. (11. Martin). — C'est environ quarante ans après que Hrobus défit les Franks, les refoula dans leurs bois et dans leurs marais, et leur inspira une si grande terreur qu'ils rendirent tout le butin conquis en Gaule, livrèrfent une multitude de bestiaux, s'engagèrent à entretenir de vivres les garni- Bons rQmaiues, et môme 'i fournir 16 000 hommes de troupes auxiliaires.
2. Le l'iBan, chez les Grecs, était à propromeut parler un chant ou un hymne quelconqu '. Il est pris ici pour le chant du combat; on le trouve comme tel dans In lintraite dex l>i:r mille et ailleurs. (Note de Chatoaubri.ind.)
3. C'est le ch.int des bardes. « Barrit de laudalionibus rebuxque poeticif sludent [Strab., lib. IVl. Le» bardes s'occupent des éloges et des choses poélii/ues.
4. Cf. Tacite : u... C'est moins une suite de paroles que des accents d'enthousiasme guerrier. Ils font entendre de préférence des sons âpres et brisés, portant leurs boucliers cimtre leur boui'hc, afin que leur voix rebondisse plus pleine ot plus grave. " {De Afor. fleiin., III. i
a. Cf. Tacite : « lis ont aussi de» chants, nommés bardits, par lexéculion des* quels ils enflamment les ftmos; ■■ "<'• //>i'l.) 6. Cf. page J!)3.
« Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours « en ont gémi : nos pères les rassasiaient de carnage I Choisis- « sons des épouses dont le lait soit du sang, et qui remplis- « sent de valeur le cœur de nos fils. Pharamond, le bardit est « achevé, les heures de la vie s'écoulent, nous sourirons quand « il faudra mourir 1 «
« Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs * en cadence ; et à chaque refrain, ils frappaient du fer d'un javelot leur poitrine couverte de fer.
« Déjà les Francs sont à la portée du trait de nos troupes légères. Les deux armées s'arrêtent. Il se fait un profond silence : César, du milieu de la légion chrétienne 2, ordonne d'élever la cotte d'armes de pourpre, signal du combat; les archers tendent leurs arcs, les fantassins baissent leurs piques, les cavaliers tirent tous à la fois leurs épées, dont les éclairs se croisent dans les airs. Un cri s'élève du fond des légions : « Victoire à l'Empereur! » Les Barbares repoussent ce cri par un affreux mugissement : la foudre éclate avec moins de rage sur les sommets de l'Apennin, l'Etna gronde avec moins de violence lorsqu'il verse au sein des mers des torrents de feu, l'Océan * bat ses rivages avec moins de fracas quand un tourbillon, descendu par l'ordre de l'Éternel, a déchaîné les cataractes de l'abîme *.
« Les Gaulois lancent les premiers leurs javelots contre les Francs, mettent l'épée à la main et courent à l'ennemi. L'ennemi les reçoit avec intrépidité. Trois fois ils retournent à la charge ; trois fois ils viennent se briser contre le vaste corps qui les repousse : tel un grand vaisseau '^, voguant par un
1. Les boucliers des Germains se faisaient d'osier ou de planches minces. En général ils étaient bariolés de couleurs vives.
2. Lu l'udiiiue, qui u formait le corps de réserve et la garda de César ».
3. 11 y a (luelque redondance dans ces comparaisons successives, qui, toutes les troi-^, sont d'ailleurs assez banales sous leur foimo pompeuse, r.hateaubriand n'est pas toujours exempt de fausse rhétorique.