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LES INFIRMES ET LES PETITS MOQUEURS

J'ai fait hier, mes amis, la plus singulière de toutes les rencontres : un boiteux, un sourd, un aveugle et un manchot se promenant ensemble.

Vous riez déjà ? Attendez la fin de mon histoire. Après leur promenade dans le Jardin du Fort, ces quatre personnages vinrent s'asseoir sur un banc de la Terrasse Durham (a), en face de quelques jeunes garçons joyeusement occupés de toupies, de cerceaux, de cordes et de volants

Assis à côté des quatre promeneurs, je regardais en souriant jouer les enfants, et les enfants en souriant me regardaient aussi ; mais je m'aperçus à l'instant que leurs sourires et leurs regards étaient bien un peu pour le manchot, le boiteux et leurs compagnons.—Vous riez encore ? Laissez-moi donc terminer mon récit.

Un instant plus tard® je vis un des enfants parler bas à l'oreille, d'un autre, celui-ci éclater de rire, parler -à son tour en cachette au troisième, et ainsi de suite jusqu'à Ce que la bande joyeuse, comme inspirée d'une même pensée, se réunit en un groupe serré pour se concerter ensemble, je ne savais trop sur quel nouveau jeu.

(a) Ce sont les noms des deux principales places pubiiques de la vilie de Québec. :

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Enfin, un des conspirateurs vint, sa toupie d’une main et le cordon de l’autre, dire au manchot d’un air malin :

« Voulez-vous la faire aller ? »

Et il prit la fuite en éclatant de rire.

Le second espiègle vint ensuite dire au boiteux :

« Voulez-vous jouer aux barres ? »

Et sans attendre de réponse, il s'enfuit à toutes jambes.

Le troisième, à son tour, arriva et dit au sourd et muet, qui dans ce moment tirait sa montre :

« Dites-moi, je vous prie, quelle heure est-il ? »

Et comme le muet levait la main pour indiquer l'heure par le nombre de ses doigts, le petit garçon, croyant qu'il allait pleuvoir des soufflets, courut se mettre à l'abri derrière ses compagnons.

Enfin, le quatrième s’enhardit et vint jeter ces paroles à l'oreille de l’aveugle :

« Voulez-vous jouer avec moi au volant ? »

—Je suis aveugle, répondit le vieillard.

— N'importe ! vous mettrez vos lunettes !

Et tonte la bande enfantine partit d’un grand éclat de rire.

Vous aussi, mes enfants, vous riez? Eh bien!

riez, riez bien fort, car voici la fin de mon histoire : ces enfants étaient äe petits polissons et vous êtes des méchants! Quoi! vous riez parce que quatre infortunés se trouvent réunis? Vous

riez parce qu’on lés insulte? Ah! sans doute vous auriez aimé vous trouver là pour participer à la fôte ; toujours est-il certain que vous avez ri des infirmités des uns et de la méchanceté des autres; voilà pourquoi je vous dis que vous êtes des moqueurs et desméchants. Ceque j'ai voulu vous montrer par mon histoire, c’est que la plupart des enfants aiment beaucoup à railler et surtout à railler les personnes contrefaites. Or, s’il est quelque chose dont on puisse se moquer avec raison, c’est précisement de ces moqueurs eux-mêmes : n'est-il pas bien ridicule, en effet, de voir de petits êtres rire de personnes plus âgées, plus instruites et plus capables qu'eux? N'est-ce pas pitié que de petits personnages de trois ou

quatre pieds de haut se croient quelque chose.

parce qu'ils ont deux bras entiers, deux jambes droites, des yeux perçants et une bonne langue ? Un fou, un mendiant, un bandit n’en ont-ils pas autant ? Ne faudrait-il pas fouetter de petits naïns qui tournent en ridiçule cet homme parce qu'il lui manque la faculté de voir ou d'entendre ?

Et qui donc a donné à ces jeunes moqueurs les yeux et la langue dontils sont si fiers ? N'estce pas Dieu? Ont-ils donc fait la moindre des choses pour mériter et obtenir ces dons ? De même, qui donc a privé ce pauvre aveugle et cet infortuné muet de l'usage des yeux et de la langue ? N'est-ce pas ce même Dieu ? Sans doute ;

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en sorte que ces enfants orgueilleux de posséder ce qu’ils n’ont pas même demandé, en se moquant des infirmes, se moquent du Créateur qui les a faits.

Oui, la moquerie est un penchant bas, méprisable, lâche, qui mérite la honte qu'il veut déverser sur ses innocentes victimes, et vous allez voir que ce n’est pas moi, mais Dieu lui-même qui porte ce jugement sévère

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